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interviewUkraine, Russie et homophobie d'État : "La Revanche des Crevettes pailletées" vise juste

Par Tessa Lanney le 25/03/2022
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Avant la sortie en avril au cinéma de La Revanche des Crevettes pailletées, têtu· s'est entretenu avec ses réalisateurs, Maxime Govare et Cédric Le Gallo, au sujet de cette suite "plus engagée et politique" que le premier film, qui a pour cadre la Russie et qui a été tournée en Ukraine avant la guerre.

"Les Crevettes pailletées, c’était un homophobe chez les homosexuels. La Revanche des Crevettes pailletées, c’est les homosexuels chez les homophobes", résume Maxime Govare, co-réalisateur de la comédie. Dans le premier volet, l'équipe gay de water-polo se lance dans un road trip en bus afin de se rendre aux Gay Games en Croatie. Dans la suite, qui sort au cinéma le 13 avril 2022, l'événement se déroule à Tokyo et les Crevettes optent cette fois-ci pour l'avion. Sauf qu'ils ratent leur correspondance et se retrouvent coincés… en Russie. "Ça nous a permis de développer des thématiques plus engagées, plus politiques, de dénoncer l’homophobie d’État", explique Cédric Le Gallo, l'autre réalisateur du film. L'occasion pour l'équipe d'aborder aussi des thèmes comme les "thérapies de conversion" ou encore les guet-apens homophobes sur les applis de rencontre gay.

>> À lire dans le magazine têtu· en kiosque : les interviews de Cédric Le Gallo, Nicolas Gob et Bilal El Atreby

Les Crevettes au pays de l'homophobie

Concernant le premier point, les réalisateurs étaient déjà "révoltés par la situation en France et par la lenteur du processus législatif menant à l'interdiction des thérapies de conversion". Rappelons qu'il a fallu attendre le 25 janvier 2022 pour que le Parlement adopte définitivement la proposition de loi interdisant ces pratiques. Mais surtout, c'est le fait qu'elles soient aussi répandues à travers le monde qui les a encouragés à aborder le sujet dans une comédie. "Il y a quelque chose d'à la fois tragique, d'absurde et de presque drôle dans le fait de vouloir contraindre des gens, de façon presque improbable, à changer qui ils sont et leur sexualité", reprend Cédric Le Gallo.

"Permettre aux spectateurs de voir la différence entre la théorie et la pratique."

Maxime Govare

Ainsi, le joyeux et attachant groupe des Crevettes se retrouve face à la réalité du quotidien de la communauté LGBTQI+ russe. Et forcément, c'est une claque. Dans un premier temps, les personnages ont un regard assez naïf sur la dangerosité de la situation : "Il ya beaucoup de sujets dont on entend parler dans les journaux ou encore à la télévision. On y pense cinq, dix minutesce n'est pas du tout la même chose d'être au courant et de le vivre, développe Maxime Govare. On voulait absolument que nos personnages soient des espèces de caméras embarquées et permettent aux spectateurs de voir la différence entre la théorie et la pratique."

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La prise de conscience des personnages immergés au coeur d'un territoire pratiquant l'homophobie d'État va aussi faire écho à d'autres formes d'homophobies que l'on retrouve en France, comme l'homophobie dans les quartiers via une nouvelle Crevette, Sélim, interprété par Bilal Atrabi. La "révélation du film", revendiquent les deux réalisateurs (têtu· confirme), et dont le portrait figure dans notre magazine actuellement en kiosque. Ainsi, "La Revanche des Crevettes pailletées aborde toutes les formes d’homophobie, dont l’homophobie intériorisée de Selim, qui se bat contre lui-même…".

Le choix de l'Ukraine pour le tournage

Mais que se passe-t-il lorsqu'un simple baiser dans la rue peut vous conduire en prison ? Car si l'homosexualité n'est pas interdite en tant que telle en Russie, la "propagande homosexuelle" l'est. En réalité, "l'homosexualité n'est pas interdite, mais l'homophobie non plus, résume Cédric Le Gallo, ce qui implique qu'en cas d'agression, la faute n'est jamais celle de l'agresseur et sera automatiquement rejetée sur la victime". Et c'est justement pour dénoncer cette loi "pernicieuse et liberticide" que les réalisateurs ont choisi de ne pas rester en permanence dans la légèreté mais de placer leurs personnages dans des situations difficiles.

"Même si tout n’est pas parfait pour les personnes LGBTQI+ là-bas, l’Ukraine n’a rien à voir avec la Russie."

Cédric Le Gallo

Problème : impossible pour l'équipe de tournage de se rendre en Russie. Au départ, les réalisateurs se renseignent, contactent même une production locale. Mais la boîte de production est formelle, "impossible de tourner un film avec des scènes LGBTQI+" dans la Russie de Vladimir Poutine, déplore Maxime Govare. Son compère abonde : "On aurait tous fini en prison si on avait tourné en Russie !" D'où le choix de se tourner vers l'Ukraine, le soviétique du pays lui conférant des paysages urbains très similaires à ceux du voisin russe. "Les acteurs se sont sentis très libres en Ukraine. Et même si tout n’est pas parfait pour les personnes LGBTQI+ là-bas, l’Ukraine n’a rien à voir avec la Russie", souligne Cédric Le Gallo, avant de compléter : "C’est aussi pour cela que c’est très important que l’Ukraine reste l’Ukraine."

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Depuis le début de la guerre en Ukraine déclenchée par l'invasion russe, les réalisateurs sont restés en contact "tous les jours" avec leurs équipes ukrainiennes. Si certains membres sont parvenus à se réfugier en France, "beaucoup sont restés sur place, notamment des hommes, des gens qui étaient chefs décorateurs, comédiens. Aujourd’hui, ils ont des gilets pare-balles et des kalachnikovs à la main", racontent les deux réal.

L'humour comme arme de dénonciation

Finalement, les Crevettes 2 ont choisi la fiction, et en particulier la comédie, pour aborder des thèmes particulièrement lourds. "La comédie est le genre préféré des français, mais les comédies françaises abordent rarement des sujets de fond, on a souvent 2 heures de vannes", pointe Cédric Le Gallo. Seulement, eux en sont convaincus, "l’humour est une arme incroyable pour traiter de sujets graves". Il leur tenait donc à coeur de faire un film qui ait du sens et qui puisse toucher le maximum de gens. "Personne n’a envie de se prendre une leçon de morale un samedi soir, concède le réalisateur. L’humour est une porte d’entrée formidable pour capter l'attention du public". Ainsi, ils tournent en dérision la haine, notamment "l'absurdité des guet-apens sur Grindr où les mecs sont presque obligés de se déguiser".

Attention toutefois à cette nuance importante : "L’humour vient des Crevettes, on rit avec les Crevettes, on ne rit pas des Crevettes. On ne se moque pas des homosexuels, on se moque des homophobes". Ce qui n'empêche évidemment pas de se charrier au sein du groupe, "d'autant plus que l’autodérision fait partie intégrante de la culture LGBTQI+". Un cocktail désopilant qui permet de s'adresser à un public large : "Le rire, c’est quelque chose d’universel, qui rassemble, soutient Maxime Govare. Ça prépare le cerveau pour des sujets qui habituellement fâchent et divisent". Et Cédric Le Gallo de conclure : "Le rire, c'est le vivre ensemble".

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Crédit photo : têtu·