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interviewFrançois Sagat passe à la chanson : "Le porno est un art où il ne fait pas bon vieillir"

Par Florian Ques le 08/11/2023
François Sagat, acteur porno

[Entretien à retrouver dans le magazine têtu· de l'automne ou sur abonnement] Porn star iconique, François Sagat a aussi un pied dans la musique. Videoclub, son premier album électro-house et régressif à souhait, est sorti cet été.

De ses muscles volumineux à son crâne tatoué en passant par son double décimètre, François Sagat est de ces spécimens que tous les homos – ou presque – connaissent. Icône du porno gay des années 2000, ses coups de reins et sa cambrure ont ravi les plus gros studios comme Citébeur, Titan ou Raging Stallion. L’eXcellence à la française, en somme. Mais de nos jours, ses prouesses devant la caméra se font plus rares.

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"J’ai 44 ans, commente-t-il avec un sourire entendu. Il ne faut pas abuser." S’il suffisait, à une époque, de déambuler dans Paris pour le croiser, celle-ci est révolue. Depuis quelques années, le Charentais d’origine s’est exilé dans le Sud-Ouest. Un retour à la sérénité et à l’anonymat : "Même avant la période de crise sanitaire, j’avais l’impression d’être tombé dans l’oubli. Mais je pense que c’est bénéfique d’être un peu caché, de ne pas tout le temps être présent partout." Bien qu’il ait pris goût à cette vie loin des projecteurs, François Sagat s’est tout de même aventuré hors de sa tanière pour concevoir Videoclub, un premier album inspiré des clubs gays berlinois.

Poussé et épaulé par le producteur Tommy Marcus, il transpose le personnage over-sexuel qu’on lui connaît si bien dans des morceaux lascifs et moites. Mais quand on le retrouve dans le salon privé d’un hôtel parisien du XIXe arrondissement, le quadragénaire dégage une tout autre énergie. Calme, apaisé, et d’une grande pudeur, il pose un regard franc sur son parcours et sur sa vie d’aujourd’hui.

La dernière fois que tu t’es entretenu avec têtu·, c’était en juin 2014. Ça remonte !

À l’époque, j’avais fait un énorme break du X, ce qui était une idée complètement idiote parce que je me suis retrouvé sans argent. J’avais lancé ma marque de vêtements, Kick Sagat, en laquelle j’avais beaucoup d’espoir, mais ça s’est mal goupillé. J’ai connu une période assez noire jusqu’en 2018, quand j’ai décidé de quitter Paris. Ça a été un déclic.

Tu avais l’impression d’avoir fait le tour ?

Ça ne me convenait plus. Je ne sortais plus trop. À Paris, on s’est intéressé à moi au début parce qu’il y avait une fraîcheur, mais les gens passent vite à autre chose. Depuis que j’ai quitté la ville, on revient vers moi. Probablement parce qu’on ne me voit plus…

Un album d’électro-house, tu as l’impression que c’est là que tes fans t’attendent en 2023 ?

Pas du tout ! Et je suis persuadé que la plupart vont ignorer ce projet. Quand tu es connu pour la pornographie, c’est difficile de se réinventer. Le travail du sexe, c’est la seule discipline qui ne te permet pas d’être digne de faire autre chose. Il y a un vrai plafond de verre. Les gens ne me prennent globalement pas au sérieux, mais ça n’a pas tant d’importance…

Tu sembles assez détaché…

Ou alors je fais semblant ! (Rires.) C’est fascinant d’analyser les retours négatifs, les commentaires sur internet sont toujours pleins de frustration.

C’est vrai que ta carrière a évolué en même temps que les réseaux sociaux. Quel rapport as-tu avec ceux-ci ?

Je suis seulement sur Twitter et Instagram. J’ai voulu me faire un compte TikTok mais je n’accroche pas. M’exprimer dans l’instantané, parler de moi, de mes expériences, montrer mon quotidien, ça ne m’intéresse pas. Récemment, j’ai unfollow tout lemonde sur Twitter. Je suivais tellement de contenus porno… Des beaux gosses qui s’astiquent la queue partout, partout, partout. On a toujours envie de se comparer aux autres, c’est plus fort que soi.

Ton Twitter est pour le moins éclectique. On passe d’un post pour promouvoir ton album à…

À des vidéos avec mon cul ou ma bite ! (Rires.) J’ai décidé qu’on pouvait faire les deux. Je ne veux pas renier ce qui m’a créé auxyeux du public.

Tu penses être dans un contrôle constant de ton image ?

Énormément. J’ai du mal avec l’imprévu. Je ne suis pas psychorigide mais presque. J’aime mes petites habitudes. La dernière fois, un samedi soir, je regardais une série dans mon lit quand un ami a débarqué à l’improviste. Il ne faut jamais me faire ça.(Rires.) La prochaine fois, je n’ouvrirai pas !

Sans mauvais jeu de mots, tu es très touche-à-tout… mais y a-t-il un domaine auquel tu ne pourrais jamais te frotter ?

La télé-réalité. Je suis un peu trop vieux pour ça. Quoique, il y a dix ans, j’aurais pu envisager Koh-Lanta. Mais aujourd’hui je ne pourrais pas. OnlyFans a popularisé l’exhibition payante.

Quel regard portes-tu sur ce genre de plateformes ?

C’est un mécanisme incroyable qui a changé le comportement des gens vis-à-vis de leur corps et de leur sexualité. Car on n’y croise pas que des acteurs porno, mais énormément d’amateurs lambda qui n’auraient jamais fait ça dix ans plus tôt. Mais je trouve ça dangereux, par rapport aux répercussions que ça peut avoir sur leurs vies. Comme pour le porno classique : il faut bien réfléchir avant de se lancer.

Prends-tu autant de plaisir à tourner des scènes porno qu’à tes débuts ?

Je reviens de Madrid, où j’ai tourné pendant troisjours. Je n’ai pas vraiment pris de plaisir, c’était un peu mécanique. À mes débuts, j’en prenais beaucoup, et puis j’avais une sexualité plus exacerbée en parallèle. J’en avais aussi une privée, que je n’ai plus. Je suis calme, je ne cours plus après le sexe. Je ne suis même pas sur les applis. Comme le cinéma, le porno est un art où il ne fait pas bon vieillir… Vieillir, c’est une sanction. Ça ne me dérange pas de faire mon âge… mais en bien. (Rires.) Je fais un peu de Botox, je ne m’en cache pas. Je n’ai pas envie de me battre contre le temps, je veux juste prendre soin de moi. Mais le sport, je crois que je ne lâcherai jamais.

Dans ta précédente interview, tu évoquais tes débuts dans le porno en disant : "J’avais besoin de la confirmation que j’étais désirable." Être objet de désir, est-ce toujours aussi important pour toi aujourd’hui ?

Beaucoup moins. Il y a d’ailleurs plein de gens à qui je ne plais pas. Plus jeune, quand tu as moins de recul, tu veux accaparer l’attention. Aujourd’hui, je m’en fous.

C’est quand la dernière fois que tu as dragué quelqu’un ?

Ça doit faire tellement longtemps, que je n’en ai plus le souvenir. Déjà, si je ne sors pas, ça va être compliqué. (Rires.)Je ne sors pas dans les bars ni dans les clubs. Et là où je vis, n’ayant pas les applis, je ne sais pas où sont les gays. J’ai très peu d’occasions, mais je ne m’en plains pas. Franchement, j’ai tellement consommé que ça va.

Un single de ton album s’intitule "I Don’t Want to Break Your Heart". À quand remonte le dernier cœur que tu as brisé ?

C’est plutôt moi, le cœur brisé. (Rires.) J’ai souvent aimé l’impossible.

D’ailleurs, en 2014, tu disais : "Les mecs qui m’attirent sont toujours en couple ou bien hétéros." Ça a changé de ce côté-là ?

Je n’ai plus d’occasion de rencontrer qui que ce soit. En fait, je me protège, parce qu’il y a un fonctionnement redondant avec la plupart des mecs. Et puis je suis de moins en moins stimulé intellectuellement par qui que ce soit. J’ai besoin d’être impressionné, autant par le physique que l’intellect. J’en demande beaucoup.

Le cœur de François, il est dans quel état aujourd’hui ?

Il est en marbre. (Rires.) Un joli marbre, hein ! Chacun a des moteurs dans la vie – la religion, la carrière, l’amour, la procréation… – et je respecte ça. En tout cas, moi, ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas mon but dans la vie. Avant, je voulais être amoureux. Aujourd’hui, non.

En février on t’a quand même vu dans les draps de Bilal Hassani dans le clip de sa chanson “Marathon”…

Ça s’est fait très vite. Je me suis réveillé un dimanche matin avec un message audio d’Alexis Langlois [le réalisateur du clip] qui me proposait de tourner deux semaines plus tard. J’ai accepté tout de suite. J’aime bien Bilal. J’admire les épaules qu’il a pour supporter tout ce qu’on lui jette à la figure. C’est une forme d’activisme, pour moi, de continuer sa carrière malgré les attaques. Et il en essuie beaucoup ! La jeune génération, à laquelle appartient Bilal, essaie de casser les frontières du genre.

Toi aussi, tu aimais bien t’amuser avec ça pendant certains shootings…

Ça ne venait pas forcément de moi, mais j’adore l’expérimentation. J’ai toujours eu des parts de féminité plus ou moins palpables, même si je suis peut-être moins coloré qu’avant. Je n’aurais pas envie d’enfiler des talons aujourd’hui, ou alors il faudrait que ce soit pour des photos avec de la lingerie ultra-féminine, limite vulgaire, tout en gardant ma barbe. J’aime ce contraste.

À 44 ans, as-tu l’impression d’avoir encore des choses à prouver ?

On a toujours des choses à prouver, autant à soi-même qu’aux autres. J’ai essuyé beaucoup d’échecs, et des projets en lesquels je croyais n’ont pas bien fonctionné. Cet album passera sûrement inaperçu, on verra, mais ça ne m’empêchera pas de continuer à tester des choses.·

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Crédit photo : Audoin Desforges