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cultureDans l'expo "Aux temps du sida", les œuvres des morts côtoient celles des survivants

Par Stéphanie Gatignol le 24/11/2023
Graffiti, mars 1983

Le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg accueille Aux temps du sida, œuvres, récits et entrelacs, une exposition qui revient sur quarante ans de créations et d'actions liées à la lutte contre le VIH.

Pour se démarquer des expos du Mucem et du Palais de Tokyo déjà consacrées à l’épidémie de VIH, le musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg (MAMCS) a choisi "de raconter ceux qui ont vécu cette histoire et de s’adresser à ceux qui l’ignorent, résume la commissaire Estelle Prietzyk. Après deux décennies terribles est arrivée l’époque où l’on ne mourrait plus du sida et où l’on n’en parlait plus. Une forme de médiation s’est perdue vis-à-vis du jeune public."

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En préambule du parcours, un couloir du temps ravive le souvenir en s’appuyant sur des objets et en remontant la chronologie à rebrousse-poil, de 2023 aux années 1980. Test de dépistage, sifflet ou badges, DVD, disques ou encore unes de journaux retracent l’évolution des traitements, le combat militant, l’urgence, l’ignorance et la peur. Partir du présent permet de marteler que le fléau n’est pas une affaire classée et que plus de 38 millions d’individus vivent avec le VIH, sans se priver d’une lueur : cette année, "le patient de Düsseldorf" a été reconnu comme un troisième cas de guérison. 

Crédit photo : MAMCS

Après ce regard dans le rétro qui ancre le propos entre la mémoire et l’espoir, dix thématiques. Je sors ce soir, Prolifération, Ceci est mon sang, etc., convoquent une multiplicité de disciplines, rappelant le tribut payé au sida par toute une génération de créateurs. Ceux dont la maladie fut cachée renaissent aux côtés de ceux qui l’exprimèrent en filigrane ou avec rage dans leur travail. Les oeuvres des morts côtoient celles des survivants ; les figures attendues (Hervé Guibert, Nan Goldin…) celles des artistes plus confidentiels. David Wojnarowicz est là, forcément, photographié lèvres cousues en 1989. Robert Mapplethorpe aussi, qui, six mois avant sa mort à 42 ans, met en scène son visage émacié. Pour voir l’image (Self-portrait with skull), le visiteur doit pousser la porte du Beautiful Closet, un "placard" pour les oeuvres "sensibles". La salle a été conçue par Jean-Michel Othoniel, dont le Collier-cicatrices perle sur l’affiche de l’expo. En 1993, durant la Gay Pride, le bijou rouge sang fut distribué en 1001 exemplaires, unissant ceux qui l’arboraient dans un même hommage aux défunts et une même solidarité. 

Exposition "Aux temps du sida" au MAMCS de Strasbourg
Crédit photo : MAMCS

Ne pas oublier, c’est aussi réaliser à quel point la danse, mais aussi l’humour cinglant, désespéré, provocateur, furent partie prenante du combat. Le rideau scintillant de Bruno Pelassy (Viva la Muerte), le ballet d’Alain Buffard sur des talons-boîtes d’AZT (Good Boy) en attestent. L’optimisme, peu à peu, a pu se frayer un chemin. Facétieux dans cet oiseau que Jean-Luc Verna présente comme sa Trithérapie qui chante. Festif dans cette pilule de Truvada pailletée par Pascal Lièvre (True Vida). Mais les piétas sud-africaines d’Ernest Pignon-Ernest (Warwick) teintent l’espérance d’un sévère contraste : en 2023, de larges disparités existent encore dans le monde concernant l'accès aux traitements.

Aux temps du sida. Oeuvres, récits et entrelacs. Jusqu’au 4 février 2024 au MAMCS de Strasbourg.

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Crédit photo : "Aids is not a gay disease", 1983. Photographie. Courtesy de l’artiste. MAMCS (Jean-Baptiste Carhaix