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interviewDrogue : "La défaite, c'est de poursuivre une politique de pénalisation inefficace"

Par Nicolas Scheffer le 01/04/2025
La sénatrice Anne Souyris et le député Ludovic Mendes.

[Interview à retrouver dans votre magazine têtu· du printemps] La France est championne d'Europe de la consommation de cannabis. Pendant que le gouvernement s'accroche à la vieille rhétorique "fumer un joint, c'est avoir du sang sur les mains", des parlementaires réfléchissent à des politiques efficaces. Entretien croisé avec la sénatrice écologiste Anne Souyris et le le député Renaissance Ludovic Mendes.

Photographie : Arthur Gau pour têtu·

Après avoir développé à Paris les "salles de consommation à moindre risque", la désormais sénatrice écologiste Anne Souyris a déposé fin janvier une proposition de loi visant à légaliser le cannabis et à dépénaliser l'usage des autres drogues. À rebours du camp macroniste où domine le discours prohibitionniste des ministres de la Justice et de l'Intérieur, Gérald Darmanin et Bruno Retailleau, le député Renaissance de la Moselle Ludovic Mendes a quant à lui coproduit en février un rapport parlementaire critique de la politique française en matière de stupéfiants, appelant à un encadrement par l'État de la vente de cannabis et à plus de prévention.

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  • Dans vos travaux respectifs, vous notez l'augmentation de la consommation de drogues en France, malgré leur prohibition. Comment l'expliquez-vous ?

Anne Souyris : Le covid a modifié la consommation, avec une forme d'ubérisation qui a libéralisé le trafic à un moment de grande dépression des Français. Après les confinements, il n'y a pas eu de réponse sanitaire à ces addictions. Les gens sont incroyablement stressés, et la drogue est très utilisée dans le monde du travail. Même en prison, énormément de détenus consomment de la drogue. C'est un sujet qui touche tous les milieux et nous avons plein de solutions qui viennent du reste du monde. J'ai l'espoir de voir un travail transpartisan sur le volet consommation.

  • Vous appelez à une dépénalisation de la consommation de drogues et à une légalisation de la vente de cannabis. Gérald Darmanin a qualifié ces propositions de "discours de défaite" et de "coup de poignard donné à la société"

Ludovic Mendes : La défaite, c'est de poursuivre une politique inefficace en affirmant que ça va fonctionner. Non seulement, cela ne résout pas le problème, mais ça l'aggrave : comme les gens ne sont pas aidés, ils se marginalisent. Il est essentiel de commencer par le social. Contrairement à ce que l'on fait avec l'alcool ou le tabac, il n'y a aucune réflexion sur la manière de sortir les usagers de drogues de l'addiction.

AS : Culpabiliser les gens, c'est les mettre hors du soin et les contraindre à se cacher pour échapper à la police. Dans le cadre du chemsex, la pénalisation tue, car lors d'un malaise, les usagers hésitent fréquemment à appeler les secours de peur de voir arriver des forces de l'ordre.

LM : Cela fait des années que l'on constate que ça ne fonctionne pas : les ministres successifs s'affichent intraitables avec la consommation, mais celle-ci ne baisse pas. À chaque fois, c'est le ministère de l'Intérieur qui s'exprime, pas celui de la Santé, or un consommateur addict est malade, ce n'est pas un délinquant. La pénalisation est inefficace pour lutter contre l'addiction : les pays qui pratiquent la peine de mort pour consommation de drogue ont toujours des personnes dépendantes. Sans protection du consommateur, nous ne parviendrons pas à nous attaquer véritablement au narcotrafic, qui profite du non-investissement de l'État dans la réduction de la consommation.

  • Comment vos propositions permettraient-elles de lutter contre le narcotrafic ?

AS : À Copenhague, au Danemark, où l'usage des drogues est dépénalisé, les policiers ne courent plus après les consommateurs mais aident les personnes dépendantes à entrer dans un parcours de soin. Ils ont ainsi plus de temps pour s'attaquer à ceux qui organisent les trafics. La dépénalisation ne concerne que l'usager, bien sûr, et non le trafiquant. En France, 80 % des infractions liées à la drogue concernent l'usage, ce qui occupe tellement la police et la justice qu'il ne leur reste que peu de temps pour s'attaquer aux trafics.

LM : Les narcotrafiquants corrompent massivement notre société. Mais s'y attaquer prend énormément de temps et de ressources, que n'a pas la police. Si on sort le consommateur du trafic, les gros trafiquants gagneront moins d'argent et nos policiers plus de moyens pour les poursuivre.

  • Quel modèle préconisez-vous pour que la dépénalisation ne provoque pas une hausse de la consommation ?

LM : En Allemagne, l'achat est limité à un certain grammage par personne. On voudrait une agence de régulation du cannabis, comme pour les jeux de hasard où il faut montrer sa pièce d'identité pour prouver son âge, et où l'on a la possibilité de demander à être protégé et accompagné…

AS : Aujourd'hui, en France, le marché de la drogue est totalement libéralisé, sans aucune régulation. Grâce à la loi Évin, nous encadrons bien la publicité autour de l'alcool, les lieux où l'on peut consommer… On pourra faire de même avec les autres drogues. La régulation ne passe pas nécessairement par l'État : plusieurs pays d'Europe ont mis en place des systèmes efficaces basés sur des petites coopératives et des associations, avec l'idée d'éviter le monopole de grosses entreprises dont les lobbys défient la puissance publique, comme ce qui se passe pour l'alcool.

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