En Turquie, la répression contre les personnes LGBT+ franchit un nouveau cap. Mi-septembre, des dizaines de militants ont été arrêtés lors d’une vaste opération menée à travers le pays, puis placés en détention provisoire. Entretien avec Ümit Metin, coordinateur de l’Acort, qui tente en France de mobiliser la diaspora et d’alerter sur ce durcissement.
En Turquie, la répression contre les personnes LGBT+ vient de franchir un nouveau cap. Mi-septembre, une vaste vague d’arrestations a visé militants et associations dans plusieurs villes du pays, conduisant plusieurs dizaines de personnes en détention provisoire. Un durcissement qui s’inscrit dans une offensive plus large contre les opposants et les voix critiques du pouvoir de Recep Tayyip Erdogan. En France, l’Assemblée citoyenne des originaires de Turquie (Acort) tente de mobiliser la diaspora et d’alerter sur la situation. Son coordinateur, Ümit Metin, décrypte cette nouvelle étape de la répression.
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Pourquoi le gouvernement turc s'en prend-il au personnes LGBT+ ?
Ümit Metin : Les personnes LGBT+ sont l’une des cibles d’une répression qui touche plus largement toutes les formes de contestation du pouvoir. Pendant longtemps, elle s’est exercée avec une violence particulière contre le mouvement kurde, avec des milliers de militants emprisonnés. Elle s’est ensuite étendue aux féministes, aux défenseurs des minorités arménienne ou alévie, aux journalistes, aux militants des libertés publiques, et désormais très fortement au principal parti d’opposition. Les personnes LGBT+ subissent ce même durcissement. Les marches des Fiertés sont interdites depuis 2015, mais quelques centaines de militants parvenaient encore chaque année à se rassembler. Jusqu’ici, ils étaient généralement interpellés puis relâchés après quelques heures. Aujourd’hui, on franchit un cap : des militants sont placés en détention provisoire pendant plusieurs semaines. Les comptes de nombreuses associations de défense des droits humains et de militants LGBT+ ont également été bloqués temporairement sur les réseaux sociaux. Il faut donc replacer ce qui se passe aujourd’hui dans un contexte plus général de reprise en main politique.
Comment comprenez-vous le changement d'échelle dans la répression des milieux LGBT+ ?
C’est une forme de menace, une manière de montrer jusqu’où le président turc est prêt à aller. Une élection présidentielle est prévue pour 2028, mais le pouvoir d’Erdogan a été fragilisé par les élections municipales de 2024, au cours desquelles l’opposition a remporté les cinq plus grandes villes du pays. Lors de la présidentielle de 2023, Erdogan n’a d’ailleurs été réélu qu’au second tour. Le pouvoir ne cherche donc plus seulement à faire taire l’opposition, mais faire disparaître toute voix contestataire. Cet accaparement du pouvoir permet au président, à sa famille et à son entourage de s'enrichir considérablement, tandis que la population turque s’appauvrit sous l’effet d’une inflation très élevée.
L'Europe a cru en la possibilité d'inclure la Turquie dans l'Union européenne, preuve qu'une autre voie était possible... De quand datez-vous la tyrannie de Erdogan ?
Les événements de 2013 ont été un point de rupture en Turquie. Des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes du pays, notamment autour du parc Gezi et de la place Taksim, à Istanbul. Alors que des dizaines de milliers de personnes se mobilisaient, la répression policière a été extrêmement violente : plusieurs milliers de manifestants ont été blessés et plusieurs personnes ont été tuées. Dans la société turque, cela a provoqué une forme de stupeur et surtout une prise de conscience : la répression policière ne visait pas seulement la minorité kurde, elle pouvait aussi frapper beaucoup plus largement. Dans une certaine mesure, on peut comparer cette prise de conscience à celle qui a accompagné le mouvement des Gilets jaunes en France, lorsque certains manifestants ont découvert des formes de violences policières déjà dénoncées depuis longtemps dans les banlieues. Mais les deux situations restent évidemment très différentes et ne peuvent pas être mises sur le même plan.
L'opposition ne pourrait-elle pas faire bloc avant l'élection présidentielle prévue en 2028 mais qui pourrait être anticipée ?
L'opposition à Erdogan est divisée depuis qu'il a amorcé une forme d'ouverture envers les Kurdes. Certains militants kurdes croupissent en prison de façon arbitraire, parfois depuis de nombreuses années. Le gouvernement a engagé des pourparlers avec le PKK, qui pourraient permettre la libération et le retour de militants qui n'ont pas été jugés pour homicide, en échange du désarmement du mouvement. Mais si Erdogan promet la libération de certains dirigeants politiques, il n'est pas pour autant question d'accorder davantage de libertés aux Kurdes, ce qui provoque d'intenses débats.
La société turque a longtemps eu une tradition de séparation de l'Islam et de l'État, qu'en est-il de cette laïcité aujourd'hui ?
D'abord, on ne peut pas calquer le modèle de la laïcité française sur la Turquie. Le sunnisme islamique est une religion d'État depuis la création de la République turque en 1923, et l'État joue un rôle important dans l'organisation de la vie religieuse. Le ministère des Cultes dispose de l'un des plus gros budgets de l'État, les imams sont des fonctionnaires et les écoles coraniques sont organisées par les pouvoirs publics. Pour autant, Erdogan n'est pas un dirigeant islamiste qui cherche à mettre en place un système fondé sur la charia, mais un dirigeant autoritaire qui utilise la religion pour consolider son pouvoir et cherche à contrôler l'ensemble des institutions, y compris religieuses. Enfin, la grande différence avec d'autres pays, comme l'Iran par exemple, tient à son nationalisme : Erdogan ne cherche pas à abolir les frontières au nom d'un projet islamique, mais à renouer avec la puissance et l'héritage de l'Empire ottoman.
Dans ce contexte, quel est le rôle d'une association de la diaspora comme la vôtre ?
Nous avons un devoir d'alerter la diaspora et les Français sur la propagande largement relayée, notamment sur les réseaux sociaux. Nous sommes dans une guerre informationnelle où nous devons sans cesse remettre les choses en contexte. Par exemple, lorsqu'Erdogan alimente un sentiment anti-occidental en dénonçant les massacres en Palestine, les violences policières ou celles commises à l'égard des migrants, nous devons toujours garder à l'esprit qu'il est lui-même un dirigeant autoritaire. Nous ne pouvons pas avoir une indignation à deux vitesses, en dénonçant ce qui se passe en France sans nous offusquer également de ce qui se passe en Turquie.
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Crédit Photo : Ozan Kose / AFP