Si l'homosexualité n'est pas un délit en Turquie, la répression homophobe pratiquée par le régime Erdogan déborde désormais largement les Prides : elle vise les associations LGBT, leurs responsables et leurs moyens de fonctionner.
Le prétexte est bien connu, l'ampleur de l'opération est inédite. Le président turc Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement islamo-conservateur ont lancé dans la nuit de samedi à ce dimanche 13 septembre une vaste offensive nationale anti-LGBT+. Des dizaines de personnes ont été interpellées à travers tout le pays lors de raids visant des lieux communautaires, des associations et jusqu'au domicile de militants. Le tout abondamment relayé par les chaînes de télévision pro-gouvernementales, qui ont pu accompagner les policiers lors des descentes.
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La répression des personnes LGBT+ n'est certes pas nouvelle en Turquie. Interdite chaque année depuis 2015, la Pride d'Istanbul donne régulièrement lieu à des interpellations massives : en 2022, la police a arrêté pendant quelques heures 400 personnes, 150 personnes en 2023, 50 personnes en 2025 et le même nombre en juin dernier. Mais ces opérations policières visaient essentiellement des manifestants dans l'espace public, généralement relâchés rapidement.
Les enfants ont toujours bon dos
L'offensive lancée ce week-end change de nature autant que d'échelle : à la répression policière des Pride s'ajoute désormais une offensive judiciaire contre les structures mêmes de la communauté. Durant le week-end, les autorités ont demandé et obtenu la suspension sur X de comptes de militants et d'organisations LGBT+. Ce lundi, surtout, la justice d'Izmir a ordonné le placement en détention provisoire de 16 des 18 personnes interpellées dans la province. Le ministre de la Justice, Akin Gürlek, s'est félicité de procédures engagées contre 162 suspects, 9 associations et 13 entreprises, détaillant ce qui leur était reproché : la pratique de "la prostitution", la production et la diffusion de "contenu obscène", et le fait d'"exposer des enfants à ce type de contenus".
Le gouvernement a en effet placé l'opération, intitulée "Ma famille est en sécurité", dans le cadre de la "Décennie de la famille et de la population", lancée pour la période 2026-2035, afin de promouvoir "l'institution familiale et l'ordre social". Ceux-ci seraient menacés par les personnes LGBT+, que le président Recep Tayyip Erdogan qualifie dans ses discours de "pervers", leur imputant la chute drastique de la natalité dans le pays. Outre cette rengaine classique du lobby réac international, le ministre de la Justice amalgame également les personnes LGBT+ à la criminalité : quelques heures après l'opération anti-LGBT+, il a ainsi annoncé une autre opération d'ampleur contre "les bandes de rue", cette fois afin de protéger les enfants qui retrouvent le chemin de l'école.
Kaos, une institution dans le viseur
L'opération frappe notamment une institution du mouvement LGBT+ turc. Fondée à Ankara en 1994 autour d'un magazine militant, Kaos GL est devenue en 2005 la première organisation LGBT+ du pays à obtenir officiellement le statut d'association. En trois décennies, elle a développé ses activités dans les médias, la documentation des violations des droits humains, la recherche, la formation et le plaidoyer. Ce dimanche, les policiers ont perquisitionné ses locaux à Ankara ainsi que les domiciles de plusieurs de ses dirigeants. Dans l'enquête visant Kaos GL, 21 personnes ont été interpellées sur les 26 recherchées par le parquet d'Ankara. Parmi les suspects, 18 sont des dirigeants de l'association ou des personnes accusées d'administrer son site et ses comptes sur les réseaux sociaux.Le parquet leur reproche notamment d'avoir "partagé en ligne des contenus obscènes".
L'enquête s'étend aux finances de l'association. Mobilisant des agents spécialisés dans la criminalité financière, le ministre de la Justice a indiqué qu'elle a "permis de détecter des transferts de fonds de montants élevés provenant d’institutions publiques étrangères". Sur son site, l'association Kaos GL explique : "Le juge a ordonné l'examen de tous les ordinateurs, téléphones portables, tablettes (...) qui appartiennent aux 'suspects'. L'autorisation a également été donnée de saisir les appareils protégés par un mot de passe ou qui ne pouvaient pas être accessibles."
Quinze organisations turques de défense des droits humains, notamment la branche d'Amnesty International, ont publié un communiqué qui juge "inacceptable de criminaliser des activités légitimes et légales (...) en les mêlant à des accusations de proxénétisme ou d'obscénité". Cette "vague massive d'arrestations (...) marque une escalade choquante dans la répression en #Turquie. Cette imposition d'un agenda moral constitue une violation flagrante des droits fondamentaux et des engagements internationaux de la Turquie et entraîne le pays sur une voie obscure", a réagi sur X le rapporteur sur la Turquie au Parlement européen, Nacho Sanchez Amor. La Commission européenne s'est également dite "préoccupée", rappelant que le pays, candidat à l'UE et membre du Conseil de l'Europe, est tenue de garantir les droits humains "indépendamment de (l')identité de genre ou de (l')orientation sexuelle". Dans les faits, les négociations d'adhésion sont gelées depuis plusieurs années.
Crédit photo : Handout / DHA / AFP