Ancien rédacteur en chef du magazine Néon, le journaliste Julien Chavanes sort L’Autre visage de #MeToo (éditions Harper Colins). Un livre sourcé et nourri de témoignages dans lequel il s'empare du sujet des violences sexuelles subies par les hommes.
Qu’est-ce qui t’a amené à écrire ce livre ?
Julien Chavanes : Il y a d’abord des violences sexuelles subies au sein de ma famille. Cela m’a progressivement ouvert une grille de lecture sur le sujet. Et puis les rencontres que j’ai faites en travaillant sur ces sujets m’ont permis de m’interroger sur la masculinité, son impact sur nos vies… Quand mon éditrice m’a proposé d’écrire un livre sur le MeToo garçons, j’ai d’abord eu un peu peur, en me disant que ça allait être très costaud. Effectivement, ça l’a été, mais ce n’était pas une raison suffisante pour refuser.
Le mouvement lancé en 2024 s’appelle "#MeToo garçons" plutôt que "#MeToo hommes", pourquoi ?
Parce que les violences sexuelles subies par les hommes le sont majoritairement avant l’âge de 18 ans. C’est très largement un #MeToo de l’enfance, en lien avec le #MeToo inceste. En outre, les hommes qui témoignent de violences vécues à l’âge adulte ont encore plus de difficultés à en parler. C’est un tabou dans le tabou. On considère qu’un homme adulte est moins exposé, parce qu’il serait en capacité de résister. C’est oublier complètement les phénomènes d’emprise et le conditionnement culturel.
Les chiffres montrent une forte surexposition des hommes gays et bisexuels à ces violences. Comment l’explique-t-on ?
La seule corrélation que l’on peut établir, c’est que l’homophobie isole, ce qui expose à davantage de violences, notamment sexuelles. C’est l’homophobie, le sujet véritable. Plus souvent isolés que les autres, les garçons gays sont exclus des groupes de socialisation des hommes et moins protégés. Les prédateurs sexuels repèrent là des proies plus plus facile. Et à partir du moment où un jeune homme gay est plus exposé à une première violence, il sera ensuite plus exposé à d’autres violences au cours de sa vie.
Le MeToo gay, lancé en 2021, a pourtant peu pris. Pourquoi, selon toi ?
Pendant longtemps, la société n’était même pas en capacité de concevoir qu’un homme pouvait être victime de violences sexuelles. Aujourd’hui, des témoins me disent avoir le sentiment d’être mieux écoutés que les femmes, que la voix d’un homme porte davantage dans notre société. Mais il y a une exception pour les hommes gays, qui sont moins entendus et qui reçoivent moins de soutien. Leurs témoignages sont davantage remis en question, ou alors on considère que ce qu’ils ont subi est lié à leur sexualité, qu’ils se mettent en danger. En somme, si on va au bout de ce raisonnement, qu’ils l’ont bien mérité. Un homme qui a subi un viol dans un sauna gay m’a dit : “Si j’en parle, ce sur quoi on va s’arrêter, ça ne va pas être la violence que j’ai subie mais sur le fait que j’étais dans un sauna.” Il m’a aussi rapporté que même parmi ses proches dans la communauté, cela a été complètement minimisé.
Tu évoques justement une forme de tolérance à l’égard des violences sexuelles au sein de la communauté gay…
Je pense que c’est très ancré dans les parcours. Il y a une difficulté à comprendre que ce que l’on a subi est une violence. Les hommes sont au contact de la violence très tôt dans leur vie et ont du mal à reconnaître ce qui leur fait violence. Ils ont appris à mettre leurs sentiments de côté, à ne pas être au contact de leurs émotions. Chez les gays, c’est encore plus fort puisqu’ils sont encore plus exposés et très tôt. Il y a aussi, au sein de la communauté gay, une culture de la clandestinité qui a été très importante pour pouvoir se rencontrer, s’aimer, avoir des rapports. Cela a construit une contre-culture riche mais n’a probablement pas permis qu’une parole plus claire soit entendue sur les enjeux d’emprise et de violence.
Tu constates que les femmes jouent souvent un rôle important dans la prise de conscience des hommes victimes.
C’est le fruit de la culture féministe produite depuis des décennies. Ce sont souvent les compagnes – pour les hétéros – ou les amies proches pour les gays, qui leur permettent de détecter les violences subies, de les formuler, d’aller vers le soin et éventuellement vers la justice.
Tu insistes d’ailleurs sur la façon dont les proches peuvent accueillir la parole d’une victime.
Quand on est proche de victimes, on a très peu de culture de ce qu’il faut faire de cette parole. Un dévoilement mal reçu par les proches peut créer une retraumatisation. Alors que la réponse n’est pas très compliquée : "Je t’écoute, je te crois, de quoi as-tu besoin ?" Et puis y revenir, un peu, de temps en temps. Le romancier et journaliste Adrien Borne raconte qu’après avoir témoigné sur Facebook des violences qu’il avait subies, un ami l’attendait en bas de chez lui. On peut toustes être cet ami qui ouvre ses oreilles et son cœur.
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