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reportageSur les pavés d'Amsterdam, le triangle rose et la mémoire LGBT

Par Tessa Lanney le 27/07/2026
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[Article à retrouver dans le magazine de l'été, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] À Amsterdam, l’Homomonument veille depuis 1987 sur la mémoire des homos victimes de persécutions. Alors que la World Pride bat son plein dans la capitale des Pays-Bas, découverte de ce mémorial qui raconte autant l’histoire des violences passées que notre obstination à ne pas disparaître.

Dans le port d’Amsterdam, il y a des marins qui chantent. Et à l’ouest du port, coincé entre les vélos qui longent le canal Keizersgracht et les terrasses bondées, il y a l’Homomonument. Un mémorial qui ne fait pas tout de suite penser à un mémorial. Il s’agit pourtant du premier monument au monde dédié aux victimes homosexuelles de persécutions. Mais ici, pas de statue monumentale dressée vers le ciel ; il faut regarder le sol, dans lequel trois triangles de granit rose sont incrustés, formant eux-mêmes les trois pointes d'un triangle équilatéral de 36 mètres de côté. On le trouve au cœur du quartier historique du Jordaan, juste à côté de la Westerkerk ("l’église de l’Ouest"), dont le clocher de 85 mètres domine la capitale des Pays-Bas.

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L’Homomonument a été inauguré il y a quarante ans, le 5 septembre 1987, mais son histoire commence à la fin des années 1970. Le militant néerlandais Bob van Schijndel imagine alors un monument public honorant la mémoire des gays et lesbiennes victimes du régime nazi, tout en rappelant que les violences homophobes ne relèvent pas seulement du passé. Le projet déclenche de vives crispations politiques. Il mettra huit ans à voir le jour. L’ouvrage est finalement confié à l’architecte néerlandaise Karin Daan, connue pour son travail sur l’espace public et sa manière de penser la ville comme un lieu de circulation, de rencontre et de mémoire.
Le triangle rose, c'est celui que les nazis cousaient sur les uniformes des prisonniers arrêtés pour homosexualité et envoyés dans les camps de concentration. Tout le projet du monument tient dans ce renversement symbolique : transformer un signe de rejet en point de ralliement.

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Le Homomonument vu depuis le dernier étage du 2 Westermarkt, Amsterdam, 2015
Crédits : Geert-Jan Edelenbosch

"Un si démesuré désir d’amitié"

Chacun des trois triangles composant le tout symbolise un rapport différent au temps. Celui qui plonge vers le canal, tourné vers la place du Dam et le Monument national dédié aux victimes de la Seconde Guerre mondiale, incarne la mémoire. Un autre est orienté vers les locaux du Centre culturel récréatif (COC), l'organisation LGBTQI+ la plus ancienne au monde. Émergeant du sol, il peut être utilisé comme scène ouverte ; lui symbolise le présent et la lutte collective. Le troisième, incrusté dans le sol, porte ces mots du poète juif et homosexuel Jacob Israël de Haan : "Naar vriendschap zulk een mateloos verlangen", soit "Un si démesuré désir d’amitié". Tourné vers l’avenir, il représente l’espoir d’un monde plus libre.

Le 4 mai de chaque année, pour le Dodenherdenking, Journée nationale du Souvenir, l'atmosphère du lieu change. Amsterdam ralentit, les drapeaux sont mis en berne. Pour l'édition 2026, la cérémonie a donné la parole à Viktória Radványi, présidente de Budapest Pride, venue évoquer le recul des droits LGBT en Hongrie et les menaces qui pèsent sur les communautés queers en Europe. Sur les coups de 20 heures, le silence tombe sur la ville. Autour du monument, représentants politiques, associations, habitants et touristes observent deux minutes de recueillement, uniquement troublées par le clapotis du canal et le bruissement dans la brise des bouquets déposés sur le bord du canal.

Le lendemain, 5 mai, la solennité a cédé la place à une immense fête en plein air, à l'occasion de la Journée de la Libération. La place vibre alors au rythme des basses, se couvre de paillettes et de bière tiède. La soirée Bevrijdingsdag, organisée par Sweetie Darling et Superball, attire des centaines de personnes. Derrière les platines, Darling Peter, Lady Deep ou PRISZ enchaînent les sets house et club pendant que MC Tjo-kwan chauffe la foule dans une ambiance ballroom. Plus loin, la star de RuPaul’s Drag Race Kerri Colby croise des artistes plus underground comme Roseè-Sheneè Plastique ou Stache. La fête s'étire jusque tard dans la nuit, les drag queens traversent le Westermarkt perchées sur leurs talons hauts et les corps se serrent devant le monument pour célébrer, ensemble, la mémoire, la visibilité et la joie queer.

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