Visite du cimetière parisien du Père-Lachaise à la découverte de ses illustres occupants queers, de Marcel Proust à Daniel Cordier, de Colette à Monique Wittig.
Si le cimetière du Père-Lachaise, à Paris, évoque pour nombre d'entre nous l'hécatombe des années sida, il est aussi un lieu de promenade, de culture et découverte de l'histoire de notre communauté. Sirine Dutot, historienne de l'art, chargée d'inventaire du patrimoine funéraire de la Ville de Paris y organise des visites pour faire connaître l'histoire LGBTQI+ à l'aune des illustres personnes qui y sont enterrées. Avec sa collègue Blanche Cardoner, également historienne de l'art, elle a minutieusement répertorié quarante-huit personnalités queer qu'elle nous invite à rendre visite.
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"Pour la visite, nous nous sommes arrêtées sur celles l'on peut replacer dans une perspective historique plus large, mais c'est dur de choisir…". L'idée du parcours est d'éduquer sur l'histoire LGBTQI+, mais surtout de montrer que "l'identité des différentes personnalités est indissociable de leur vie, car elle a nécessairement influencé leurs conditions matérielles d'existence", rappelle notre guide qui ajoute : "L'enjeu est aussi de rappeler que les personnes queer ont toujours existé, ce qui n'est hélas pas une évidence pour tout le monde".
Histoire invisibilisée
À mesure que nous arpentons les allées pavées du Père-Lachaise et slalomons entre les sépultures, le temps remonte. À l'intérieur des murs de pierre qui enferment les 43 hectares du cimetière, presque trois siècles d'histoire LGBTQI+ se retracent derrière les épitaphes, de la comédienne lesbienne de la Comédie française Mademoiselle Clairon, née en 1723, à des figures plus contemporaines comme le poète bisexuel Raymond Radiguet, le couturier Patrick Kelly ou encore DJ Sextoy. Certains locataires du cimetière sont mythiques : Oscar Wilde, dont le tombeau affublé d'un Sphinx ailé est un incontournable, Monique Wittig, Colette ou encore Marcel Proust. Mais d'autres tombes un peu moins visitées gardent, elles aussi, la mémoire d'histoires et combats queer du passé.

"L'histoire LGBTQI+, c'est l'Histoire. Quand on parle des luttes contre le sida, de la dépénalisation de l'homosexualité, ce sont certes des sujets qui ont trait à l'histoire LGBTQI+, mais qui font complètement partie de l'Histoire", souligne Sirine Dutot. S'intéresser à la biographie des personnalités queer du cimetière permet également de faire le constat des différences de traitement des personnes LGBTQI+ selon les époques. Devant la tombe de Régis Cambacérès, jurisconsulte à l'époque du Code pénal de 1791 qui dépénalisa pour la première fois le délit de sodomie, on nous rappelle que l'homosexualité était relativement tolérée dans les couches les plus élevées de la société, malgré les critiques et caricatures dont le dignitaire a fait l'objet. Face à celle du journaliste et préfet Joseph Fiévée, on apprend que lui et son amant, le dramaturge Théodore Leclerc, ont devancé l'histoire en formant un couple homoparental au début du XIXe siècle.
Au détour d'un rond-point, la sépulture de Mathilde de Morny, ou "Missy", "Oncle Max" ou alors "Monsieur le Marquis", selon le surnom que choisissait cette personne. Cette figure, que l'on pourrait aujourd'hui qualifier de personne transmasculine ou non-binaire, et qui a notamment vécu une partie de sa vie lesbienne avec Colette, a dérangé les mondains de la Belle-époque : "La représentation lesbienne a choqué, mais ce qui a été intolérable, c'est la transgression de genre", relate Sirine Dutot à propos d'une représentation de Rêves d'Egypte, pantomime dans laquelle Morny apparaît en habits d'homme et embrasse son amante Colette.
Le Père-Lachaise, lieu de luttes LGBT
Si pour certaines personnalités l'appartenance à la communauté queer ne peut être ignorée, car constitutive de leur travail, pour d'autres, l'orientation sexuelle ou l'identité de genre ont été effacées des manuels de la postérité. C'est le cas de Daniel Cordier, galeriste et résistant lors de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi gay. "Ses nécrologies ont beaucoup oublié qu'il était gay, et qu'il s'est exprimé pour la défense des droits LGBT jusqu'à la fin de sa vie, notamment lors des débats sur le mariage pour tous alors qu'il était âgé de 93 ans", rappelle Sirine Dutot. S'intéresser aux personnalités queer du Père-Lachaise, c'est mettre en évidence cette partie invisibilisée de leur histoire. "À la fin de sa vie, Daniel Cordier a même relié dans un entretien son engagement dans la résistance et son orientation homosexuelle", précise l'historienne de l'art, "ce qui montre encore une fois que l'activité militante ou professionnelle est insécable de l'identité".

Le cimetière du Père-Lachaise est non seulement un endroit idéal pour parler de l'histoire des illustres LGBTQI+, mais il est aussi lui-même un lieu chargé de l'histoire de leurs luttes. En avril 1992, l'association de lutte contre le sida Act up a organisé lors d'une "journée du désespoir", un die-in devant les portes principales du cimetière boulevard de Ménilmontant, pour sensibiliser la population à l'épidémie de sida et dénoncer le manque de moyens alloués par le gouvernement à la lutte contre l'épidémie. Un slogan marque les esprits : "Le Père-Lachaise n'y suffira pas". "À ce moment-là, le cimetière devient un lieu d'expression du militantisme parce que ces militants et les membres de la communauté sont amenés à revenir plusieurs fois par semaine au Père-Lachaise pour y enterrer leurs proches, leurs amis, leurs conjoints", explique Sirine Dutot. Désormais, au Père-Lachaise, on pleure nos morts, mais on honore aussi les mémoires de celles et ceux qui ont fait l'histoire de la communauté.
>> À l'occasion des Journées du patrimoine, Sirine Dutot propose le 21 septembre 2025 au public sa visite guidée "Histoire et personnalités LGBT du cimetière du Père-Lachaise".
Crédit photo : Daniel Janin / AFP