[Article à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.]Jamais assez politique, ni assez représentative ou exemplaire, Drag Race France concentre des attentes toujours plus grandes. À force, l’émission se voit reprocher tout et son contraire.
Les fans de Drag Race France ont été particulièrement généreux en reproches cette année. Au fil de cette quatrième saison, entre les remarques de Daphné Bürki qui passent mal, les classements incompris de Nicky Doll et les éliminations restées en travers de la gorge, le fossé semble s’être creusé entre une partie du public et le programme diffusé par France Télévisions.
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Au-delà des choix propres à toute compétition de téléréalité, un grief revient : Drag Race France aurait perdu de sa portée politique. Même les séquences de confessions intimes, rituel de la franchise, sont accusées d’être devenues mécaniques ou de survoler leurs sujets. Cette saison, pourtant, des queens ont parlé de chemsex dans l’atelier, faisant entrer dans une émission grand public un sujet encore largement cantonné aux médias LGBT+ ou traité sous l’angle du fait divers. Des jeunes du Refuge sont également venus raconter le rejet familial qu’ils avaient subi.
"Quand je regarde la plupart des versions de la franchise, je ne trouve pas que la nôtre soit moins politique que les autres, estime Fabien Randanne, journaliste culture à 20 Minutes. Ces témoignages sont précieux car ils viennent casser des préjugés auprès du grand public." Reste à savoir ce qu’on attend exactement, en France, de Drag Race. Que le spectacle soit drôle et spectaculaire, cela va sans dire. Mais aussi, à en croire les reproches qui lui sont adressés, qu’il valorise la culture queer et la diversité LGBT+, sensibilise aux discriminations, fasse œuvre de prévention en matière de santé sexuelle, raconte nos malheurs et n’oublie, en chemin, aucune lettre de l’acronyme ni aucun angle mort. La rareté des représentations LGBT+ explique en partie cette exigence : chacune d’entre elles se retrouve sommée de porter beaucoup plus qu’elle-même.
Le paradoxe est que Drag Race France est aussi attaquée pour la raison inverse. Si le camp réactionnaire s’est montré relativement discret durant la diffusion de la saison 4, le député Charles Alloncle (Union des droites, alliée du RN) avait fait de sa présence sur le service public l’emblème d’un audiovisuel qu’il juge trop "woke". Trop politique pour les uns, jamais assez pour les autres : difficile, dans ces conditions, de simplement faire défiler des queens en perruque.
Le tribunal des fans
"Certains prennent plaisir à descendre l’émission, alors qu’elle reste une exception à la télévision française, souligne la queen nantaise Jodye Coaster. Si ces mêmes personnes mettaient la même hargne pour contrer les agissements de l’extrême droite qui, elle, aura un réel impact sur notre futur, on serait pas mal." Le cahier des charges s’étend aussi aux participantes. Avant même le début de la compétition, Azémylia et Holly White ont ainsi été vivement prises à partie sur X et Instagram, toutes deux accusées d’appropriation culturelle pour d’anciens looks inspirés de cultures asiatiques ou afro-descendantes. Face à l’ampleur des attaques, France Télévisions a fini par appeler au calme.
Critiquer une performance, un look ou le parcours d’une queen fait partie du jeu. Le montage et la narration de l’émission sont précisément conçus pour susciter discussions, préférences et désaccords. "Quand tu acceptes de participer à l’émission, tu signes pour te faire critiquer, admet Cyrcé Loomis, artiste drag parisienne qui a envisagé d’intégrer le show. C’est normal d’exprimer son avis sur le travail d’une queen, mais il y a des manières de le faire."
Le problème commence lorsque l’évaluation d’une performance devient un jugement sur la personne, et la faute un motif de disqualification. "Cette année, le public s’est montré très dur, poursuit Cyrcé Loomis. Comme s’il s’était investi d’un devoir de justice et que tout le monde devait être irréprochable." Fabien Randanne fait le même constat : "Cette pureté militante est devenue une constante. Il n’y a pas de droit à l’erreur ou à la seconde chance."
Derrière les comptes Instagram, il y a pourtant des artistes qui ont engagé des mois de préparation, des sommes importantes dans leurs tenues et, parfois, leur avenir professionnel. "Ceux qui critiquent aussi violemment oublient qu’ils s’en prennent à des personnes qui engagent une carrière, un changement de vie, des espoirs et beaucoup d’argent, rappelle Jodye Coaster. C’est particulier, pour une commu qui est souvent la cible de harcèlement, de reproduire ces schémas en son sein."
À force, le risque est que des drag queens décident que le jeu n’en vaut plus la chandelle. "Je trouve que Drag Race fait moins rêver qu’avant, confie Cyrcé Loomis. Je ne pense pas vouloir m’exposer à des centaines et des centaines de commentaires haineux juste pour avoir un peu de lumière. Plus les fans seront virulents et moins leurs drag queens locales favorites auront envie de participer à l’émission."
On peut toujours trouver une saison ratée, une séquence politique insuffisante, un jugement absurde ou une élimination scandaleuse. Encore heureux ! C’est même le signe que Drag Race France compte pour son public. La franchise ne réclame pas d’être soustraite à la critique au motif qu’elle permet une visibilité queer inédite à la télévision française. Mais aucune émission ne peut à elle seule réparer les insuffisances des autres, pas plus que chaque reine ne peut être sommée d’être une ambassadrice immaculée de la communauté. On demande déjà à une queen de savoir danser, faire rire, jouer la comédie, coudre des tenues fabuleuses, réussir un lip-sync, se maquiller comme personne et tenir une scène… Si elle doit, en plus, être politiquement irréprochable et maîtriser le bon corpus théorique avant de monter sur scène, il faudra bientôt ajouter une épreuve au programme.
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Crédits photo : France Télévisions