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Du mot d’ordre de la WorldPride d’Amsterdam, "Unité", à la "Solidarité" choisie pour la marche des Fiertés de Paris reportée au 3 octobre, les Prides de 2026 nous invitent à faire bloc. L’année dernière déjà, l’Inter-LGBT détournait Marx et Engels : "Queers de tous les pays, unissons-nous." Notre époque nous rappelle une évidence : face à ceux qui s’attaquent à nos droits, nous avons besoin les uns des autres.
Sur la couverture du précédent numéro, nous avions choisi un autre mot pour le dire : "adelphes". Plusieurs d’entre vous nous ont confié l’avoir découvert à cette occasion. Une raison suffisante pour y revenir, tant ce terme raconte mieux qu’aucun autre ce qui nous lie. Il n’est pas anodin qu’il ouvre ce numéro qui fait dialoguer, du Québec à la Belgique en passant par la France, des voix queers réunies par une langue commune, avec ses accents, ses nuances et ses inventions.
Car que signifie, au juste, ce lien ? Penser la même chose ? Défendre les mêmes stratégies, les mêmes priorités, les mêmes alliances ? Ou existe-t-il entre nous quelque chose qui précède nos désaccords ?
Dans la langue française, les liens familiaux sont presque toujours marqués par le genre : mères et pères, grands-mères et grands-pères, cousins et cousines, frères et sœurs. Le mot "adelphe" permet de réunir tout ce beau monde : il désigne la personne avec qui nous partageons une filiation. Un mot précieux alors même que notre devise républicaine prétend à l’universel avec la "fraternité", héritée d’une époque où les femmes étaient exclues de la citoyenneté. Les féministes ont réinvesti la “sororité” pour nommer la solidarité entre femmes ; l’"adelphité", qui vient du grec ancien adelph-, racine commune à adelphos, "frère", et adelphé, "sœur", évacue la binarité de genre.
Adelphe n’est pas camarade
En 1999 déjà, Florence Montreynaud l’intégrait au Manifeste des Chiennes de garde, qui revendiquait "liberté, égalité, adelphité et tolérance". Cette idée résonne dans notre communauté : être adelphes, c’est se reconnaître comme membres d’une même famille queer. Mais adelphe n’est pas camarade. Les camarades partagent une lutte. Les adelphes forment une famille, cette invention humaine notoirement peu douée pour le consensus et qui pourtant ne cesse pas d’exister à la première dispute.
Notre histoire LGBT+ n’a jamais été celle de l’unanimité. Fallait-il chercher notre place dans la société ou transformer celle-ci ? Revendiquer le mariage ou contester la famille comme institution ? Face au sida, négocier avec les pouvoirs publics ou leur opposer la confrontation directe ? Ces oppositions, parfois violentes, ont structuré nos mouvements, déplacé les lignes et fait évoluer nos luttes. Il serait donc vain d’exiger l’unanimité au nom de l’unité.
Être adelphes ne signifie pas taire nos divergences ni fabriquer de l'unanimité. C'est reconnaître un lien suffisamment fort pour autoriser le conflit, la contradiction, voire la colère, sans transformer chaque mésentente en procès d’excommunication. Toutes les positions ne se valent pas pour autant, surtout lorsqu’elles menacent des droits ou des vies.
Mais entre l’unanimité obligatoire et la rupture permanente, il reste un espace politique : celui du désaccord entre personnes qui continuent de se reconnaître. C’est sans doute cette unité-là que nos Prides doivent célébrer. Non pas une communauté condamnée à marcher au même pas, mais capable de marcher côte à côte. Faire famille, c’est continuer de chercher une langue commune jusque dans nos désaccords. Nous n’avons pas besoin d’être d’accord pour être adelphes. Nous avons besoin de nous savoir adelphes pour pouvoir encore être en désaccord.
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Crédit photo : Norbu Gyachung via Unsplash