Sexe entre potes hétéros :
Sexo/Psycho

Sexe entre potes hétéros : "on n’est pas gay si on ne lui touche pas les testicules"


La chercheuse en sciences du langage Noémie Marignier vient de publier, sur le site « Genre, sexualité et société », le résultat de ses pérégrinations sur le forum jeuxvideos.com. Elle a étudié comment les jeunes hommes parlent des petits secrets qu’ils partagent avec leurs amis masculins, et avec tout le monde sur le forum.

Entre masturbation mutuelle et fellation réciproque, les jeux entre amis sont sans fin. À la lecture des forums de Jeuxvideos.com, on découvre toute une dialectique pour définir les actes sexuels « entre amis masculins » comme n’étant pas du tout gay. Pourquoi pas ? On a ici matière à redéfinir les contours des « bromances », ces histoires d’amitiés entre garçons très fusionnels en dehors de tous clichés. Mais surtout, ils révèlent une « crainte d’être gay » qui permet aussi de mesurer l’angoisse existentielle de la bisexualité et de l’homosexualité chez ceux qui se définissent comme hétéros. 

Régulièrement mis en lumière par la presse en raison de son homophobie et de son sexisme, le forum jeuxvideo.com ne cesse de nous étonner (et avouons-le, de nous faire rire). Dans cette communauté virtuelle, les discours concernant certaines pratiques sexuelles entre hommes sont un objet de débat passionné.  Et selon le degré, le contexte, l’intention ou les personnes impliquées, tout le monde a son mot à dire sur l’homosexualité ou non des cas proposés. Ce qu’on remarque surtout, c’est que pratiquer la masturbation ou la fellation entre amis n’est pas seulement considéré comme une pratique pouvant révéler l’homosexualité, mais souvent comme une marque de virilité hétérosexuelle.

La chercheuse met à jour un système de langage qui renforce la production d’une masculinité hégémonique. Vraies questions, vraies réponses et surtout trolls (les internautes qui interviennent au 2e ou 100e degré) « laissent entendre que les frontières entre hétérosexualité et homosexualité existent et sont imperméables, tout en laissant floue la nature de ces frontières ».

Noémie Marignier explique :

Régulièrement, des participants soumettent le récit d’une expérience sexuelle qu’ils ont eu avec un partenaire masculin ; ils s’inquiètent alors de leur possible homosexualité, ou d’être ne serait-ce que considérés comme homosexuels. Ces pratiques entre hommes ont souvent lieu suite à des déceptions amoureuses ou à des frustrations sexuelles, il s’agit alors de se « soulager »…

EXEMPLE :

Ça c’est fait comme ça, on regardait la télé, et on a voulu délirer, pour moi c’était juste de l’amitié, je lui faisais juste plaisir, mais là il m’envoie des messages ou il me dit « tu suce bien petite salope, on recommence quand tu veux » meme si je suis flatter, j’ai pas envie qu’on me prenne pour un gay, c’est pas du tout ça, c’est juste amical pour moi.

 

Les internautes réagissent alors.

CAS DE FIGURES NUMERO 1 : En ce qui concerne la question de savoir si ces pratiques sont « gaies » ou non, les réponses sont de deux types. Soit le fait d’avoir des relations sexuelles avec un homme est jugé « gay », sans appel :

C’est gay.
C’est hard gay!
ça y est, tu es gay, pas de retour posible
biensur que c’est homo

Si un seul acte définit ce que l’on est, alors porter une robe pour un carnaval devrait faire de nous une femme, manger des légumes un invétéré végétarien, ou tuer un moustique, un meurtrier… Et bien, surprise, non ! Ce que les hommes n’arrivent pas à accepter ici (parce qu’ils le pressentent mais la refusent), c’est la fluidité des envies, des désirs et même des plaisirs. L’échelle des orientations sexuelles est large, et une expérience ne fait pas de soi ce que les autres voudraient que vous deveniez instantanément.

 

CAS DE FIGURES NUMERO 2 : Soit ces actes homosexuels sont cependant acceptés si c’est l’occasion se « dépanner », c’est-à-dire de soulager une frustration (hétéro)sexuelle, ce qui ne remet pas en cause l’hétérosexualité. De se « donner un coup de main » !

mais non, c’est pas gay… c’est juste de l’entraide entre mecs, quoi de plus normal ?
C’est du simple dépannage donc non, no gay
tout le monde fait ça mec
perso je suce mes potes pour les dépanner, ya rien de gay du tout dans l’acte hein

Ouf, l’honneur est sauf, mais… là encore l’homophobie (même intégrée), est assez prégnante. C’est ce que Noémie Marignier appelle « la panique homosexuelle ».

 

« On n’est pas gay si on ne lui touche pas les testicules ! »

Il existe donc pour ces internautes des conditions qui rendent un rapport sexuel entre hommes « gay » ou pas : est souvent donnée sur Jeuxvideos.com la règle qui consiste à dire qu’un rapport sexuel entre hommes n’est pas homosexuel tant que les deux hommes « ne croisent pas leur regard et ne se touchent pas les couilles ». C’est ce que la chercheuse nomme la « règle d’hétérosexualité » : une « règle » qui semble bien ancrée dans le langage des internautes, une « bonne excuse » aussi, qui empêche d’être gay pour continuer à toujours être un peu homophobe :

Oué tant que tu l’embrasses pas et que tu lui touche pas les couilles ça va, faut pas que y est d’amour ou de petites affections qui te feraient passer pour une lopette
Pourquoi tu lui a pas expliqué que c’est pas gay de sucer un pote sauf si il touche les boules et que vos regards se croise.
Si il t’a pas touché les couilles il n’y a rien de gay. Si il t’a regardé dans les yeux en suçant, il est gay.

Bien conscient de la nature un peu ubuesque de ces discussions, les trolls s’en donnent à cœur joie, et en remettent une couche :

– si il a pas bu approximativement 25 litres de ton sperme c’est bon je pense mais pas une goutte de plus

– s’il a les cheveux longs, c’est pas gay

– Si tu te pinces le nez, c’est pas gay

– Si c’est avec la main gauche c’est bon on laisse passer !

– Non du moment que tes couilles touchent pas ses sourcils c’est pas gay

– Tant que ton pote s’appelle pas Marc c’est pas gay

– Tant que tu refuses qu’il te mette un bambou dans le cul tout en te forçant à sucer la bite de son père c’est pas gay, rien à craindre

– ok c’est cool, parce qu’il ma pris en deepthroat donc je pouvais pas voir ces yeux, donc je ne suis pas gay, merci je suis rassuré…

 

Ce qui n’a pas dû calmer la panique de certains garçons ayant aimé leurs jeux « fraternels ». Et qui, sans cette masculinité hétérosexuelle caricaturale, seraient peut-être un peu plus ouverts sur la fluidité des désirs et des identités… Le savoir sur la sexualité, de la part des hétéros sur les hétéros et les homos, est ainsi plein de ces clichés (et donc, de légendes urbaines) qui empêchent la mobilité des identités. Avec ces questionnements et règles, ils essaient de « définir l’hétérosexualité », ce qui revient à définir la couleur jaune, le fait d’être gaucher ou d’être doué en violon.

Être homosexuel, comme l’a montré Halberstam en 2005, est un mode de vie, une identité, une culture, et pas seulement des pratiques sexuelles. Mais la distinction essentielle entre homosexualité et hétérosexualité n’empêche pas que certaines pratiques sexuelles entre hommes chez ceux qui se vivent hétérosexuels soient encouragées et même valorisées par ces derniers (Ward, 2015).

 

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