Jean d'Ormesson et les homos, une relation trouble
Actualité

Jean d'Ormesson et les homos, une relation trouble


Cette nuit, Jean d’Ormesson, 92 ans, est mort d’une crise cardiaque à son domicile de Neuilly-sur-Seine, tournant une page enluminée de la littérature française.

Né à l’été 1925, normalien agrégé de philosophie depuis les années 40, académicien avant ses cinquante ans où il réussit à faire entrer la première femme en la personne de Marguerite Yourcenar, il appartenait à une autre époque mais ponctua continuellement l’actualité du XXIe siècle. Brièvement directeur du journal Le Figaro mais surtout écrivain et essayiste augustement décoré, l’homme savait séduire son audience par sa malice et sa culture. On appréciait ses mots d’esprit et son regard cristallin, qui parvenait à faire rire les spectateurs de Quotidien comme à enchanter de ses réflexions des débats de tout ordre. Il a fait rire du politique et a politisé la vie quotidienne, sans se cacher d’être à droite sur l’échiquier politique.

 

Amour

En voyant ses écrits reliés sur papier bible dans les cahiers de cuir ornés d’or de La Pléiade (Gallimard) il y a deux ans, beaucoup de titres se sont penchés sur l’histoire de celui qui rejoignait le panthéon de la littérature de son vivant. Chez Gala, on l’interrogeait sur l’amour, dont il n’a jamais trop parlé – la « vertu » figure même dans le titre de son premier roman, publié en 1956. On le savait charmeur de ces dames, mais moins de ces messieurs. À la question de savoir s’il s’est intéressé aux femmes « avec ardeur » (sic.) lorsqu’il découvrit la gente féminine à la petite vingtaine, il répondait ainsi :

Plutôt oui, mais pas seulement. J’aimais aussi les hommes. J’ai souvent dormi avec des homosexuels, j’aime leur compagnie. Un jour, je suis allé à Venise où j’ai pris une chambre avec mon neveu et l’hôtelier a dit : « Ah oui, nous avons aussi reçu monsieur Gide et son neveu. » Le quiproquo nous a fait rire.

Confession un peu moins fine lorsqu’il confiait à la télévision suisse l’attirance que le philosophe Jean Beaufret lui vouait :

Sympathie

De là à se définir homosexuel, Jean d’Ormesson marque un point d’arrêt auprès de Gala : « Non. Mais je tiens à souligner que je suis un de leurs sympathisants. » Drôle de qualificatif. Au moment des débats pour l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, l’écrivain se cachait volontiers derrière la sémantique pour faire comprendre sa désapprobation. Comme lorsqu’en 2013, interrogé dans une interview tiroir signée Paris Matchil déclarait :

Je suis pour l’extension aux homosexuels de la quasi-totalité des droits civiques, moraux, matériels, financiers qu’ils réclament à juste titre. Ma réserve à l’égard du « mariage pour tous » – quelle formule ridicule ! (car « vous ne pouvez pas épouser votre sœur ou votre mère », avait-il dit auparavant, ndlr) – est purement grammaticale. Les mots ont un sens. Le terme « mariage » a un sens précis. Il aurait fallu, comme en Allemagne, trouver un autre nom (qui légalisait en 2001 le « contrat de vie commune », sorte d’équivalent du Pacs français, ndlr).

Des mots retournés contre lui aussi, via cette citation devenue célèbre bien qu’il soit impossible d’en vérifier la véracité : « Je suis pleinement favorable au mariage gay, mais seulement entre politiciens de gauche. Tout ce qui peut contribuer à leur non-reproduction est un bienfait pour tous. » Sortie des limbes du web complotiste en 2013 et de nouveau attribuée à Jean d’Ormesson par une candidate aux élections municipales l’année suivante, cette tirade n’a jamais été confirmée par l’intéressé.

Opposant

Celui-ci s’était toutefois montré plus loquace sur la loi Taubira lors d’une interview pour le Figaro, à l’aube de l’année 2013. Confirmant son opposition pour raison de « grammaire » à la réforme, il transpirait d’adéquation aux idées de la Manif pour tous – qui préparait ses troupes pour le 13 janvier – dont il disait soutenir « la démarche » bien qu’il ne marcherait pas à ses côtés…

Alternant la défense de la « liberté des homosexuels » et du besoin d’« améliorer l’union civile existante », il regrettait néanmoins le dévouement d’une institution « qui définit un cadre pour la procréation » et surtout celui des homos : « ce qu’il y avait de plus séduisant chez les homosexuels, c’était le refus de la convention. Et maintenant, ils s’y ruent ! » Avant de paraphraser Louise de Vilmorin : « Plus personne ne veut se marier sauf quelques prêtres et quelques homosexuels. »

Immortel

Jean d’Ormesson, monument de la pensée française, laisse derrière lui sa femme, Françoise Béghin, héritière de l’empire du sucre du même nom, et sa fille, Héloïse d’Ormesson, à la tête de sa propre maison d’édition. Avant sa mort, il avait écrit un dernier livre, Et moi, je vis toujours, qui paraîtra à titre posthume en février 2018. Encore une jolie pirouette de l’homme de lettres et de médias.

Couverture : Jean d’Ormesson dans l’émission 21 centimètres présentée par Augustin Trapenard sur Canal+

ads