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"Il y a 10 ans jour pour jour, le 26 mai 2006, je me suis fait casser la gueule à Moscou"

Pierre Serne homophobie Russie

La Russie de Poutine est tristement célèbre pour son homophobie officielle et persistante. Le témoignage de Pierre Serne l'illustre parfaitement.

Pierre Serne est militant d’Europe-Écologie Les Verts, conseiller régional d’Île-de-France, conseiller municipal à Vincennes et militant de longue date pour l’égalité des droits LGBT. Actuellement, il fait partie du collectif IDAHOT en charge de fédérer la Journée internationale de lutte contre les LGBTphobies au niveau mondial. Enfin, il est également ancien trésorier d'ILGA Europe, l'antenne européenne d'ILGA, une ONG de défense des droits LGBT à travers le monde.
En 2006, Pierre Serne et plusieurs militants internationaux décident de partir à Moscou pour y organiser une première Gay Pride, et ce malgré l'interdiction officielle et les dangers que représente la Russie de Poutine. Les événements prendront une tournure dramatique. Dix ans après, TÊTU publie sa tribune pour commémorer cet acte militant et surtout pour ne pas oublier le chemin qu'il reste à parcourir en Russie évidemment - les récents évènements nous le rappellent - mais également à travers le monde.

Ce jour là, avec quelques dizaines de courageux militants LGBT russes et une poignée de soutiens internationaux : Louis-Georges Tin, Philippe Lasnier, Jean-Luc Romero, Clémentine Autain entre autres côté français, des amis de l'ILGA-Europe dont je suis le seul membre du bureau présent et mandaté. Je représente aussi les Verts, le secrétaire national de l'époque Yann Wehrling (eh oui...) m'ayant donné mandat. Il y a également des amis belges ou suisses, comme celui qui deviendra lors de ce séjour mon ami jusqu'à aujourd'hui, Vladimir Schwagerr. Mais aussi Volker Beck, député vert allemand ou encore Desireless - oui la chanteuse de Voyage, Voyage - et le petit fils - hétéro - d'Oscar Wilde. Nous avons eu l'audace, la folie, le courage, au choix, de tenter une première gay pride à Moscou. Un rassemblement interdit par les autorités malgré plusieurs recours devant des tribunaux, vilipendé dans les pires termes par le maire homophobe de Moscou et à peine moins violemment par le Gouvernement de Poutine.
Ce fut une journée éreintante, nerveusement, physiquement, laquelle a commencé par une conférence de presse plutôt sereine (on saura plus tard qu'elle était truffée de policiers en civil et d'"espions" de l'extrême droite homophobe, parfois les mêmes d'ailleurs). Puis un rassemblement rapidement avorté devant le monument aux héros de la guerre antifasciste avec l'arrivée, devant des télés du monde entier, d'un mélange de hooligans et de babushkas nous insultant, crachant dessus, nous jetant des oeufs, voire dans mon cas carrément écrasé à pleine main sur la tête ce qui me vaudra un passage sur CNN (qui à ce moment là fera sourire nombre de mes amis...). Ces "ennemis" étaient opportunément arrivés en cars, pile au moment où nous commencions un rassemblement censé être resté secret jusqu'au bout... La presse parlera le lendemain de gens qu'on avait été chercher dans des quartiers périphériques de la ville et payé modiquement pour nous harceler. Plus en retrait, de vrais fachos (militants du parti d'extrême droite de l'époque sans doute mêlés à des policiers en civil), observaient tout et nous prenaient en photos méthodiquement avec leurs téléphones portables. Dès ce moment quelques fumigènes explosent et la police arrête quelques uns d'entre nous, notamment Philippe Lasnier, du cabinet de Bertrand Delanoë à l'époque.
Mais c'est lors du rassemblement principal devant la mairie de Moscou que les choses ont vraiment mal tourné, peu de temps après. Dès notre arrivée, présence massive de contre-manifestants d'extrême droite, chauffés par un député ultra-nationaliste connu et d'une homophobie réputée. Présence massive aussi d'OMON les CRS russes. Très rapidement nous sommes pris à partie, insultés, menacés physiquement, et les premiers coups pleuvent de même que l'explosion un peu partout de bombes fumigènes. La panique commence à nous gagner et la police se met à foncer dans le tas ne faisant aucune différence entre nous et les contre-manifestants violents. Nicolaï Alekseiev l'organisateur de cette gay pride interdite est presque tout de suite arrêté et embarqué. J'ai le temps d'apercevoir Volker Beck le nez en sang et attrapant au passage quelques militants hagards on se met à courir pour s'extirper de ce chaos plein de fumée, de cris, de haine. On se réfugie au premier étage d'un café à quelques dizaines de mètres et l'on voit peu à peu la place de la mairie et la grande artère qui passe devant retrouver leur allure normale, pleine de passants affairés comme un samedi après-midi pourrait l'être dans n'importe quelle grande rue d'une grande métropole européenne.
Au bout d'une heure, pensant que tout était désormais calme et sûr nous quittons le café, repartant chacun vers son hôtel ou ses occupations, faisant l'erreur de nous séparer. Une fois dans la rue et repassant devant la mairie pour aller prendre le métro je me rends compte en quelques instants que des petits groupes de skinheads et autres fachos, de ceux qui nous avaient harcelé et photographiés toute la journée, rodent un peu partout.
Et un groupe d'une dizaine me repère.
En quelques secondes ils foncent sur moi qui, après un coup de poing en pleine figure et quelques balayettes, se retrouve à terre. Et là pendant un temps qui me paraît interminable les coups pleuvent, de partout, sur tout mon corps. Instinctivement je me roule en boule et protège ma tête et mon ventre. Je me souviens comme si c'était hier de ma terreur, de l'absence surprenante pour moi de douleur (je sentais chacun des coups très précisément mais comme s'ils étaient amortis, merci l'adrénaline !), de la pensée surtout qu'un coup va finir par toucher ma nuque ou un endroit grave. Je pense que je hurle mais je n'ai plus de souvenir sonore. Au bout d'un temps - que je ne saurais pas quantifier - je réussis à m'extirper de leurs pieds et je cours, en boitant. Je me rends compte, alors que je m'éloigne, que je suis en sang. J'appelle à la rescousse les passants qui défilent par dizaines (imaginez la rue de Rivoli un samedi après-midi...) mais qui font comme s'ils ne voyaient rien, s'écartant de moi.
Et le groupe me rattrape et me tombe dessus à nouveau. Et là je me souviens clairement avoir pensé que cette fois c'était fini. C'est, je pense, la première et sans doute la seule fois de toute ma vie où j'ai pensé que c'était la fin.
Et là un car de police qui passait dans la rue a pilé, des hommes en sont descendus, ont fondu sur nous. Mes agresseurs se sont envolés comme des moineaux, la police en attrapant tout de même trois.
La suite est presque dérisoire mais en rajoute encore un peu à mon calvaire. Jeté sans trop de ménagement dans le même car de police que mes agresseurs, des flics patibulaires essuient à peine le sang qui coule de ma bouche et ne savent pas trop quoi faire. Mais l'apparition "miracle" d'une journaliste française freelance qui a suivi la conférence de presse du matin, m'a reconnu au moment où la police arrivait et ne me lâche plus. Elle a réussi à monter dans le car avec moi, prend discrètement des photos et réussit à joindre mes amis à l'ambassade de France (encore merci Caroline Fitte je ne sais pas ce qui se serait passé sans toi...).
La consule générale qui hurle tellement fort en russe dans mon téléphone qu'elle oblige le chef flic à lui parler et à lui dire où on va. Le commissariat sordide où j'attend des plombes. Où on me fait faire une reconnaissance des agresseurs (oh pas comme dans les films avec une glace sans tain et tout, non non devant eux, à 3 mètres, dans la même salle). Ma surprise en me rendant compte que je n'ai même pas de haine contre ces trois mecs hilares qui doivent avoir entre 15 et 20 ans. L'arrivée, comme une délivrance, de mon ami Jean-François Collin qui est alors en poste à l'ambassade de France et m'héberge pendant mon séjour moscovite, accompagnée de la consule générale qui exige qu'on rédige une plainte en français et en russe qu'elle mettra un point d'honneur à co-signer avec moi. Plainte dont évidemment je n'aurai jamais de nouvelles. Les trois gus sont ressortis avant moi du commissariat d'ailleurs et l'un d'eux faisait le fier et se vantait de son exploit dans une interview le lendemain dans un journal moscovite.
La nouvelle de ma mésaventure ayant couru, l'ambassade a réuni la plupart des militants français dans ses locaux. A mon arrivée à l'ambassade, à voir la tête de mes amis dont certain-e-s fondent en larmes je me rends compte que je dois être bien marqué au visage... Et quand enfin je me retrouve seul, pour prendre une douche, je vois l'étendue des dégâts, la lèvre explosée, des bleus absolument partout du haut du crâne jusqu'aux talons... Je me rendrai même compte par la suite qu'un de mes bleus est la marque très claire et nette de la semelle d'une rangers...
Et là je craque, pour la première fois depuis le début de la journée, les nerfs lâchent et je pleure, longtemps, assis dans la douche. La douleur commence d'ailleurs à monter à mesure que l'adrénaline retombe.
Mais je me souviens aussi des centaines de messages et d'appels qui commencent à affluer au fur et à mesure que la nouvelle se répand, que le Français agressé c'est moi, que ce n'est pas l'oeuf écrasé sur la tête du début d'après-midi mais un vrai passage à tabac. Et ces messages d'affection, de soutien, par leur nombre et leur chaleur m'aident rapidement à reprendre pied et surtout à me dire que ce que je vis comme un drame perso est en fait quelque chose qui me dépasse. Que c'est une attaque homophobe parmi d'autres et que finalement ce qui m'est arrivé même si c'est dans ma chair ça aurait pu être n'importe lequel d'entre nous et que c'est une douleur collective. Ca m'a énormément aidé à surmonter le traumatisme je pense. Et la gentillesse de mes hôtes, Jean-François Collin et Béatrice Gatard, et l'ami François Tchékémian, lui aussi de passage à Moscou et qui me parlera ce soir là pendant des heures pour être sûr que je réussisse à dormir.
Et le lendemain, parce qu'il ne faut pas perdre de temps, ressortir (avec une immense appréhension) pour une longue interview par Human Right Watch (Scott Long) qui veut noter le plus d'éléments pour en garder la trace et documenter cette attaque homophobe, qu'ils recensent dans le monde entier. On photographie ma tête et mes épaules tuméfiées. Photos sur lesquelles il m'arrive parfois de retomber au détour d'un bouquin sur l'homophobie ou d'une recherche google et qui me glacent immédiatement.
Les deux jours à passer encore à Moscou, ville que désormais je déteste et qui me fait peur. L'adorable attention de ce couple de Suisses qui fêtant leur un an de vie commune le 28 mai et sachant que c'est aussi mon anniversaire, transforment leur dîner en amoureux en diner d'anniversaire pour moi dans un très bon restaurant moscovite où je me souviens de la douleur de la vodka sur ma bouche écorchée...
Et puis le départ, enfin, pour quitter cette Russie que je ne supporte plus. L'interview redoutée par Fogiel d'une cabine téléphonique à l'escale de Genève et où l'animateur est en fait adorable avec moi, sommant le sous-fifre de l'ambassade de Russie à Paris qu'il interroge en même temps que moi de s'expliquer et de s'excuser (ce qu'il ne fera évidemment pas...).
Puis les démarches, avec l'Inter-LGBT, pour obtenir que le ministère des affaires étrangères (c'est Kouchner à l'époque) demandent des explications officielles à la Russie. Ce qu'ils refusent gênés aux entournures (on finira par savoir que la France est en pleine négociation d'un énorme contrat gazier avec les Russes). Le rendez-vous, finalement obtenu avec le numéro 2 de l'ambassade de Russie à Paris, où avec une délégation de l'Inter-LGBT je me rends, pour entendre ce diplomate caricatural m'expliquer qu'à titre personnel il est désolé de ce qui m'est arrivé mais qu'il n'a pas mandat de son gouvernement pour me présenter des excuses officielles...
Et ensuite, les semaines et mois suivants, mes interrogations : "est-ce que le jeu en vaut la chandelle ?", "le militantisme mérite-t-il de se mettre à ce point en danger ?"... Et puis le retour à la vie normale et le retour à l'activisme LGBT dans des zones "chaudes" européennes où à nouveau on frôle le drame, à Vilnius, à Budapest, à Varsovie, à Riga... Et le temps qui passe. Mais cette date, chaque année, le 26 mai, qui me rappelle ces souvenirs terribles.
Et ce jour où je pense, je ne suis sans doute pas passé loin...

Comme on peut malheureusement le constater, la situation des droits LGBT n'a pas évolué en dix ans. On pourrait même considérer qu'elle a empiré puisque le sens de l'histoire va vers une plus grande acceptation et protection des personnes LGBT, comme le démontrent chaque jour les nouvelles législations dans de nombreux pays. Récemment, deux journalistes homosexuels ont été assassinés en Russie : Dmitry Tsilikinin et Alexander Rubtsov. Il semblerait que les deux victimes aient rencontré leurs agresseurs sur des applications de rencontre, telles que Grindr ou Hornet. Actuellement, un pétition a été lancée sur change.org afin de demander à ces deux sociétés de mettre en place les outils nécessaires pour protéger les personnes LGBT (messages de prévention, alertes...).


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