Justin TrudeauInterview exclusive de Justin Trudeau : "Tolérer ne suffit pas ! Il faut accepter, aimer, être fier"

Par Philippe Orfali le 15/08/2016
justin trudeau

Pour bien des Canadiens, il s’appelle tout simplement « Justin », et sa réputation d’allié des personnes LGBT dépasse déjà largement les frontières de son pays. Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, est entré dans l’histoire dimanche en devenant le premier chef de gouvernement canadien à marcher dans le défilé de la Fierté de Montréal, après ceux de Toronto et de Vancouver.

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Crédit photo : TÊTU/JLacroix

Dans une interview exclusive avec TÊTU, le Premier ministre Justin Trudeau explique ce qui le motive à défendre les enjeux LGBT, et tout le chemin qu’il reste à parcourir, au Canada, en France et ailleurs.

 
par Philippe Orfali
TÊTU | Vous avez marché aujourd’hui à la Pride de Montréal pour la première fois depuis votre élection en tant que premier ministre, en octobre dernier. Est-ce différent, cette année ? Pourquoi est-ce important pour vous d’être présent à nouveau cette année?

Justin Trudeau | La Pride, ça fait partie de tous mes étés. Cela fait des années que je participe à la Fierté de Montréal, pour souligner à quel point les questions de respect des droits de la communauté LGBT, d’ouverture, de la fierté de la communauté, mais aussi de son intégration au sein de la vie de tous les Canadiens, est importante. Chaque année, les gens me demandent : « Est-ce que c’est encore important que les politiciens viennent au Défilé ?» Mais avec des événements comme la tragédie d’Orlando, force est d’admettre qu’il faut continuer. Il y a encore beaucoup trop de jeunes de la communauté qui se font harceler, qui vivent de l’intimidation au secondaire [au lycée, NDLR], par exemple. Il faut en parler.

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Crédit photo : TÊTU/JLacroix

Pourquoi pensez-vous que si peu de chefs d’État ou de gouvernement participent aux activités de la Pride, contrairement à vous?

Je pense que cela s’explique peut-être par le fait que je fasse partie d’une nouvelle génération [il a 44 ans, NDLR] Tu sais, je suis un représentant de ma génération, des valeurs de respect et d’ouverture que nous avons. Je suis peut-être un des premiers, mais cela ne tardera pas. D’autres chefs de gouvernements de nombreux pays vont faire de même au cours des prochaines années, j’en suis persuadé.

 Et qu’en est-il de François Hollande ? Le président français devrait-il, lui aussi, marcher dans la Pride comme vous le faites?

J’aimerais bien qu’il le fasse ! Je ne pense pas qu’il y ait de raisons pour lesquelles on ne devrait pas voir d’autres chefs d’État le faire. La reconnaissance des droits des personnes LGBT est essentielle, partout dans le monde.

Depuis votre élection à titre de député il y a maintenant sept ans, vous avez été très explicite dans votre appui à la communauté LGBT. Pourquoi avoir choisi cette cause ?

Pour moi, c’est une cause très importante. Je milite pour la diversité, l’ouverture, l’acceptation à tous les niveaux. La communauté LGBT a tellement souffert pendant des années. Ses membres souffraient en raison de leur identité, ils devaient prétendre, faire semblant. Aujourd’hui, on parle parfois de tolérance. Mais il ne faut pas seulement tolérer ! Tolérer, c’est simplement admettre que des gens puissent exister, du moment qu’ils ne viennent pas trop nous déranger. Aujourd’hui, il faut accepter, aimer, et en être fier ! Vivre dans le placard, au Canada, ça demeure une réalité. Mais j’aime penser que les citoyens sont de plus en plus indifférents par rapport à l’orientation sexuelle de leurs élus et des gens dans leur entourage. On est rendu à un point où, dans notre société, les gens peuvent être à l’aise avec qui ils sont.

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Crédit photo : TÊTU/JLacroix

Au niveau de la politique canadienne, quels sont les enjeux LGBT que vous considérez comme prioritaires ?

Il y a encore beaucoup trop de problèmes de harcèlement chez nous jeunes, dans les écoles, aussi dans certaines communautés culturelles plus traditionalistes. Il y a aussi énormément de travail à faire du côté des droits des trans, et c’est pourquoi notre gouvernement a présenté un projet de loi en ce sens [La Loi C-16, présentée en mai, doit interdire toute discrimination à l’endroit des trans. Le Code criminel sera lui aussi modifié, de sorte que les éléments de preuve prouvant qu'une infraction a été motivée par des préjugés ou de la haine fondés sur l'identité ou l'expression de genre soient désormais considérés comme des circonstances aggravantes, NDLR]. Cela va offrir des protections concrètes à la communauté trans. Cette progression des droits LGBT, qui a commencé au Canada il y a près de cinquante ans avec mon père [Pierre Elliott Trudeau, premier ministre de 1968 à 1979, et de 1980 à 1984, NDLR], doit se poursuivre, à tous les niveaux.

Qu'en est-il du don du sang chez les hommes gays? Votre gouvernement a récemment abaissé de cinq à un an la durée de l’abstinence nécessaire afin de donner du sang, mais cette mesure a été très critiquée dans la communauté.

 Je ne suis pas satisfait de la situation actuelle concernant le don du sang pour les personnes homosexuelles. Que ce soit 1 ans ou 5 ans, ça ne change pas grand chose pour la majorité des gens : ils ne pourront pas donner de sang. C’est pourquoi nous avons investi trois millions de dollars pour que la sélection des donneurs de sang se fasse en identifiant les comportements à risque plutôt que l’identité ou l’orientation sexuelle. Ça s’en vient dans les mois et dans les années à venir.

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Crédit photo : TÊTU/JLacroix

A l'échelle internationale, quels sont les enjeux liés à la communauté LGBT qui vous préoccupent ?

Dans bien trop de pays, il est encore illégal d’être gay, c’est parfois même passible de la peine de mort. C’est tout simplement inacceptable, et la promotion des droits LGBT fait partie des valeurs que le Canada se doit de promouvoir dans le monde. Quand j’ai participé au sommet du Commonwealth [une organisation internationale composée de 53 États, pour la plupart d'anciens territoires de l'Empire britannique, NDLR], j’ai parlé des droits LGBT à tous ces chefs d’États africains qui sont beaucoup moins progressistes à ce niveau-là. On va continuer de souligner, de parler, de pousser, de mettre la pression sur la communauté internationale afin qu’elle reconnaisse les droits des personnes LGBT. À ce titre, j’ai demandé à nos diplomates de prendre un rôle d’avant plan, de promouvoir ces enjeux, pas seulement auprès des gouvernements, mais directement dans la population, avec les réseaux sociaux, dans leurs activités avec la société civile. Le Canada peut et doit prendre un rôle très actif au sein de la défense des droits LGBT à l’échelle internationale.

Vous avez mentionné l’Afrique, mais la France et l’Europe ont-elles des choses à apprendre du Canada à ce chapitre ?

(Rires) Je pense qu’on a tous des choses à apprendre les uns des autres. C’est une évolution de société qui va à son propre rythme dans différents pays, et on se doit de continuer à s’encourager. Je suis heureux que le Canada puisse être chef de file dans ces enjeux-là.

Est-ce que des manifestations anti-gay comme celles qu’a connues la France au cours des dernières années auraient pu être envisageables au Canada?

Ce qu’on a vu ici au Canada, et aussi ailleurs, c’est que oui, il y a toujours des minorités très bruyantes qui sont réfractaires à ces changements, que ce soit concernant le droit à l’avortement, ou encore la légalisation du mariage gay [survenue en 2003 dans certaines provinces, puis en 2005 au niveau national, NDLR], mais la grande majorité des gens comprennent que c’est une évolution normale. Défendre les droits des minorités, c’est un élément fondamental de notre identité de Canadiens. La diversité est vraiment l’une de nos forces au Canada. J’ai beaucoup d’affection pour la France, et les moments difficiles qu’a vécu la France au cours des derniers mois nous ont beaucoup touchés au Canada, et moi personnellement. Les Français, ce sont nos cousins. Qu’on puisse échanger, et peut-être apprendre l’un de l’autre, pour moi c’est extrêmement important.

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Crédit photo : TÊTU/JLacroix

Merci beaucoup, M. Trudeau.
 

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Crédit photo de couverture : TÊTU/JLacroix