Travailleuse du sexe trans’ tuée au bois de Boulogne : « On vit dans la terreur depuis trois ans »

Vanessa Campos, tuée dans la nuit du 16 au 17 août 2018, au bois de Boulogne à Paris

Plusieurs rassemblements sont organisés, ce vendredi 24 août, pour rendre hommage à Vanesa Campos, travailleuse du sexe transgenre de nationalité péruvienne, tuée dans la nuit du jeudi 16 au vendredi 17 août dans le bois de Boulogne, à Paris. Les femmes qui étaient à ses côtés ce soir-là craignent à présent pour leur propre vie : elles racontent à TÊTU subir en réalité des agressions de la part de ces mêmes hommes quotidiennement, depuis maintenant trois ans.

« On vit dans la terreur depuis trois ans. » Travailleuse du sexe trans’ argentine, Beatriz* passait chaque nuit au bois de Boulogne à quelques mètres de Vanesa Campos, qu’elle connaissait depuis maintenant deux ans. Elle était également là le 16 août dernier, soir où Vanesa a été tuée par balle alors qu’elle tentait d’empêcher des voleurs de dépouiller un client. Une fois de plus. Car c’est en réalité un conflit cauchemardesque qui se joue dans ce secteur depuis maintenant trois ans, selon les cinq travailleuses du sexe trans’, ainsi qu’un de leurs clients, que TÊTU a rencontré.e.s.

« Tous les soirs, c’est la même chose »

« Un groupe de trois hommes a créé une espèce de bande qui agresse et vole les clients en les menaçant avec des couteaux, rapporte Beatriz. Tous les soirs, c’est la même chose. Ils cassent les vitres de leurs voitures quand ils arrivent, ou les attrapent quand ils sortent. Un jour, je sortais de mon abri après avoir fini avec un client quand ces mecs sont apparus dans le noir et l’ont encerclé pour l’attraper », raconte-t-elle, encore totalement sous le choc.

Ce soir-là, comme les autres, elle a fermé les yeux sur ce qu’il s’était passé et fui, « pour une question de survie ».

Depuis trois ans, elle confie également avoir été elle-même agressée par ces hommes et dû accepter de très nombreux rapports non protégés avec eux. C’est ainsi un véritable chantage qui s’exerce, selon plusieurs travailleuses du sexe : « Ils ont créé une mafia à l’intérieur du bois. J’étais sous l’emprise de leur domination, je restais silencieuse », confie Beatriz. Elle ajoute qu’elles ont averti les forces de l’ordre à de très nombreuses reprises : « A chaque fois, ils disaient que les preuves n’étaient pas suffisantes, il n’y avait jamais de suite. Mais ils savent très bien ce qu’il se passe ».

Tania, une autre travailleuse du sexe trans’, a filmé un jour son agression par ces mêmes hommes. Elle raconte : « Les policiers se moquaient de moi car je ne parle pas bien le français ». Tout comme ses consoeurs, elle n’a pas osé aller porter plainte, de peur de se faire elle-même arrêter : en plus de la barrière de la langue, rare sont celles à avoir des papiers d’identité français à jour. Beatriz rapporte avoir d’ailleurs déjà fait 24 heures de garde à vue en l’absence de carte de séjour valide, alors que le client qui se trouvait avec elle au moment du contrôle n’a quant à lui pas été interpellé.

« Les clients nous agressaient aussi parfois »

Les travailleuses du sexe rencontrées estiment être victimes d’une double, voire d’une triple peine. Les clients se sont raréfiés depuis l’adoption de la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel », qui pénalise « l’achat d’un acte sexuel » depuis avril 2016, et n’osent par ailleurs pas déposer plainte en cas d’agression, par peur de tomber sous le coup de l’article 20 qui prévoit jusqu’à 3 750 euros d’amende. Mais dans le même temps, certains ont commencé à s’en prendre aux travailleuses du sexe. « Les clients nous agressaient aussi parfois, car ils pensaient qu’on était complices des voleurs ou qu’ils étaient nos proxénètes », déplore Beatriz. 

Face à ces violences, des femmes ont commencé à s’organiser : « Certaines ont décidé de se défendre pour faire fuir les agresseurs. On criait en cas de problème pour que les autres viennent en renfort. Il y a eu plusieurs fois de vraies bagarres ».

Les plus rebelles sont, selon Beatriz, devenues peu à peu des cibles. Et parmi elles, Vanesa.

Un jour ou l’autre, les cinq travailleuses du sexe rencontrées ont toutes été victimes de menaces de la part des agresseurs. « On va vous tuer, une par une », auraient-ils lancé à plusieurs d’entre elles, en mimant un couteau sur la gorge avec leur main.

« Je pensais que c’était juste une menace, confie Beatriz. Mais maintenant, j’ai peur que la prochaine sur la liste, ce soit moi… »

Le 16 août, ces hommes ont mis leurs menaces répétées à exécution.

« On avait vraiment peur, on pressentait quelque chose »

Ce jeudi soir, les filles arrivent toutes petit à petit dans le bois de Boulogne, où elles ont prévu comme d’habitude de travailler toute la nuit, non loin les unes des autres.

A 20h, Tania, une des premières sur les lieux, demande « qui est là ? » après avoir entendu du bruit près de l’abri dans lequel elle reçoit ses clients, puis aperçoit un homme s’enfuir.

Une demi-heure plus tard, elle fait part de ce qu’il s’est passé à Camilla, une autre travailleuse du sexe trans’, qui vient d’arriver. « A ce moment-là, on avait vraiment peur. On pressentait quelque chose », rapportent-elles toutes les deux à TÊTU. Tania avait prévu d’aller travailler dans un autre secteur du bois, mais Camilla, inquiète, lui demande de rester avec elle le temps que leurs amies arrivent. Elles sont alors cinq dans ce secteur quand Tania décide d’aller passer la soirée plus loin. La sixième, Vanesa, se situe à 50 mètres environ.

« J’ai cru que Vanesa avait réussi à s’enfuir »

Vers 22h30-23h, les femmes entendent deux coups de feu, et Vanesa crier « Todas ! » – « toutes ! », leur mot de ralliement en cas de danger. Elles entendent également un bruit de verre : la bouteille que Vanesa aurait cassé pour se défendre, alors que huit hommes l’encerclaient, selon ses consoeurs.

Carmen, qui se situe à une dizaine de mètres de la scène, ne voit rien en raison de l’obscurité des lieux. Elle se dirige vers Vanesa, mais se jette à terre quand elle voit un homme passer. « S’ils m’avaient vue, ils m’auraient tuée aussi », s’exclame-t-elle. Deux autres filles du groupes se rapprochent, mais décident elles aussi de rester cachées quand elles entendent d’autres coups de feu et voient leur amie Carmen au sol : « D’habitude, elle se défend, alors quand on l’a vue se cacher, on s’est dit que c’était vraiment dangereux ». Elles restent immobiles, jusqu’au moment où le silence se fait : « Je les ai entendus partir, et sur le coup j’ai cru que Vanesa avait réussi à s’enfuir », décrit Carmen.

Beatriz les rejoint, convaincue également que Vanesa leur a échappé et que ces bruits n’étaient que des pétards. Le groupe de femmes décide de poursuivre les agresseurs, en vain. Ce n’est qu’une fois toutes ensemble, et en remarquant l’absence de Vanesa, qu’elles se mettent à imaginer le pire. L’abri qui lui servait de cabane est dévasté, selon elles. Elles partent à sa recherche, équipées de lampes torches dans le noir total. Et c’est là que Tania aperçoit Vanesa, agonisant à terre.

Un client a appelé la police

Un jeune homme présent sur place appelle la police. Ancien client de l’une d’elles, qu’il a vue pour la première fois il y a un an, ce dernier confie à TÊTU avoir été victime de ces mêmes hommes :

« Ils ont cassé ma voiture. Alors depuis, je suis passé plusieurs fois dans le coin dans l’optique de me venger. Un jour, je les ai vus regarder dans un véhicule avec une lampe torche et casser les vitres pour tout voler. »

Il rapporte également avoir reçu un jour des coups de cutter, ainsi qu’une pierre sur sa voiture, jetée par l’un de ces hommes, « qui sortent en général à deux ou trois et viennent tous les soirs ». Dans la nuit du 16 au 17 août, il rapporte avoir entendu les filles crier tandis qu’il arrivait, aux alentours de 23h15 : « Je suis resté avec elles jusqu’à l’arrivée des secours ». Police et pompiers seront finalement sur les lieux une quinzaine de minutes plus tard.

« Je suis complètement traumatisée »

Depuis cette nuit-là, quelques-unes sont retournées travailler, la peur au ventre. Beatriz, elle, n’a pas pu remettre les pieds au bois de Boulogne : « Je suis complètement traumatisée. J’ai pris conscience de la dangerosité du lieu où je travaillais. Je ne sais pas si je pourrais y retourner… C’est ma vie avant tout ». Etant donné le nombre inhabituel des agresseurs et la manière dont ils ont agi le soir du 16 août, cela ne fait aucun doute, selon elles : il s’agit d’un assassinat, donc d’un acte totalement prémédité.

En attendant d’obtenir justice, plusieurs marches sont organisées en France, à Lille ou encore Lyon. A Paris, les travailleuses du sexe participeront, ce vendredi 24 août à 18h, à un rassemblement organisé par l’association Acceptess-T sur les lieux du drame, au bois de Boulogne, auquel devraient également prendre part d’autres associations. Elles rendront hommage à Vanesa, dans l’espoir « qu’émerge enfin une prise de conscience sur les violences subies ».

* Tous les prénoms, sauf celui de Vanesa, ont été modifiés à la demande des personnes qui témoignent.

Crédit photo : capture Acceptess-T.

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