Jean-Marc, 63 ans, à la retraite et confiné : “le plus dur, c’est la solitude”

Jean-Marc, 63 ans, est à la retraite depuis janvier. Aujourd’hui confiné seul à Paris, il raconte son quotidien et ses angoisses à Têtu.

Cette nuit, j’ai fait un cauchemar. De ceux qui réveillent avec une sensation étrange. C’est assez fréquent depuis le début du confinement. J’ai l’impression que mes angoisses, mes doutes, mes peurs et mes craintes remontent plus. Peut-être parce que je vis seul. Peut-être à cause de cette sensation bizarre de flou qui entoure le confinement.

Moi, j’ai été marié. Une femme. Trois enfants. Avant elle, j’avais des histoires avec des hommes, et aujourd’hui aussi. Mais pendant longtemps, même si j’avais des relations homosexuelles en dehors du mariage, elle a fait partie de mon quotidien. Puis, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a beaucoup perturbé. Entre nous, c’était une histoire assez folle. Ma fille a fini par le découvrir et je l’ai annoncé. A ce moment-là, ça a été assez violent avec mon aîné et ma compagne. Moins avec ma fille qui m’a dit : “J’ai toujours trouvé que maman et toi, vous formiez un couple étrange”. C’était il y a vingt ans.

Aujourd’hui, j’ai quitté cette vie pour Paris et les rapports sont très bons avec mon ex-compagne, mes enfants, et même avec ma belle-famille. Dans ma génération, on est beaucoup à avoir été mariés avant de se découvrir. De se découvrir. Comme elle est étrange cette expression. Se découvrir. Comme s’il fallait laisser ce qui nous couvrait quelque part…

Amant et enfants… à distance

Depuis, j’ai rencontré un homme, pour ne rien vous cacher. Cela fait six ans que l’on se connaît. Que l’on se voit, que l’on profite du temps que l’on passe ensemble. Mais nous ne vivons pas ensemble, je ne sais pas si je pourrais revivre à plein temps avec une autre personne. De toute façon, la question ne se pose pas. Parce que voilà, lui, il est marié avec une femme et il lui cache tout. Je suis sa double-vie. Entre un souffle d’air et un plaisir coupable. Et là, avec le confinement c’est compliqué. On arrive à se retrouver sur Skype de temps en temps. Heureusement qu’il a un espace de travail dans lequel il peut s’isoler pour que l’on passe un moment ensemble. On s’envoie des pensées agréables, des images agréables… Enfin, je ne vais pas vous faire un dessin.

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Bon. Je parle beaucoup avec mes enfants aussi, depuis cette période de confinement. Et le dimanche, avec mes amis, on se donne rendez-vous sur un site de vidéo visio pour jouer ensemble au tarot et discuter. Et puis j’ai plein de groupes WhatApp. L’un pour la famille, où l’on est huit. Un groupe pour les amis. Et d’autres aussi. Mais le numérique m’est un peu étrange. Au bout de trois SMS, j’appelle parce que j’y arrive pas. J’ai besoin de lien, d’interactions sociales. Et là, tout est stoppé. C’est dur. J’ai l’impression d’être dans une bulle sans repère, sans rythme, sans rien. Juste avec ces angoisses et ces doutes qui reviennent.

Le temps est long

Cette incubation est très difficile. Incubation (rires). Ça aussi, c’est un drôle de mot pour parler du confinement. Je pense juste que je déprime d’être enfermé. Seul. Et cette semaine, j’ai un ami qui m’a demandé de briser le confinement pour venir le rejoindre. Mais j’ai refusé. Il déprime dans son grand appartement parce qu’il est seul. Moi je déprime dans mon moins grand appartement. Mais aller le retrouver aurait été trop compliqué.

Le temps est long. Je bouquine, je regarde des films, je profite de mon balcon. Le soir, c’est le moment le plus compliqué. Je regarde le journal télévisé, ça fait partie des habitudes de vieux. (rires) Je m’ennuie un peu. J’avais pris la mauvaise habitude de boire un peu trop. Depuis plusieurs jours, j’ai vraiment fait un effort pour réduire ma consommation. Je n’en achète plus. Et comme je cuisine plus et que je passe beaucoup de temps à tester des trucs nouveaux… Le déconfinement va être compliqué (rires).

Respiration obligatoire

Alors pour voir des gens, je sors tous les jours. Je vais voir mes quatre cinq commerçants, flâner un peu dans les rues et je passe aussi au tabac pour récupérer mes recharges de cigarettes électroniques. Ils sont très sympathiques, ils connaissent mes habitudes. Et prennent le temps à chaque fois pour moi.

Je ne respecte pas vraiment le confinement. Sauf aujourd’hui. Je ne suis pas sorti du tout. C’est la première fois depuis longtemps. C’est à cause de ce cauchemar. Mais je sortirais demain. Les petits commerces me connaissent tous. J’aime bien flâner. J’y suis habitué. Je marche un peu pour aller. La pharmacie du coin, la boucherie… Quatre cinq boutiques que je fais tous les jours. Pour moi, c’est une respiration obligatoire, j’ai beaucoup de mal à ne pas sortir. Et comme je viens du milieu de la santé, il me restait des masques quelque part, je les ai donc récupérés. Depuis que je n’en ai plus, je mets une écharpe. Je mets des gants aussi, avant de me laver les mains. Je fais très attention aux distances de sécurité, aux gestes barrières.

« Je n’y arrive pas »

Je sais que je ne respecte pas le confinement comme il faudrait, mais c’est un peu compliqué de passer d’une vie d’actif dans le domaine de la santé à une vie où je n’ai pas plus aucune interaction sociale. Pendant, longtemps, j’ai vécu dans des petits villages loin de Paris. Et si j’ai choisi de venir m’installer ici, c’est surtout pour la vie sociale ici. Pour vivre avec des gens. Et aujourd’hui, dans mon périmètre, il n’y a plus de presse, et les rues sont vides de voitures, de gens, de chaleur humaine. Et ça, ça me manque beaucoup aussi. Parfois, il y a quelqu’un à la sortie du métro qui vend les journaux. Je n’y arrive vraiment pas. Mon journal en terrasse est irremplaçable.

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Au final, les jours passent et se ressemblent. Et chaque nuit, la solitude est un peu plus pesante. Pour passer le temps, j’ai pris une mission. Une petite mission de quelques heures par semaine en télétravail. Bon clairement, le télétravail ce n’est pas pour moi. Mais au moins, je fais quelque chose. Le temps de reprendre pied, de respirer et de retrouver la vie de dehors.


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