Le confinement réveille les angoisses des personnes LGBT+

L'anxiété, déjà plus présente chez les personnes LGBT+ que dans le reste de la population en raison d'un "stress minoritaire", s'accentue avec l'épidémie de Covid-19. Témoignages.

"J'ai des difficultés à m'endormir. Il y a le petit vélo dans ma tête qui se met en route, cette angoisse de se demander si on a fait les bons choix, pris les bonnes décisions." Adam*, ingénieur en informatique de 34 ans, fait de l'anxiété depuis tout petit. Les choses se sont aggravées il y a une dizaine d'années, au sortir d'une "longue relation avec quelqu'un de très toxique", avant de s'améliorer avec son petit ami actuel.

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Mais voilà, le week-end dernier, après une "grosse engueulade" avec son copain, Adam a claqué la porte de l'appartement parisien où tous les deux étaient confinés. Depuis trois jours, il est seul dans une "maison de vacances" à Marseille - un "privilège bourgeois", admet-il. Accro à la cathinone, une drogue de synthèse, le trentenaire s'est vu prescrire du Xanax par son médecin pour "éviter les prises de drogue". Il lui en reste une plaquette et, sans ordonnance, il espère que ce sera suffisant.

Dépendance à l'alcool

Aujourd'hui, si Adam est suivi par un addictologue, c'est surtout pour sa dépendance à l'alcool. "C'est une drogue qui me détend vachement et m'enlève mes angoisses." Seul, stressé par le flot continu d'informations et la peur de contracter le virus, il a augmenté la boisson. "Avant le confinement, j’avais réussi à réduire, c'était de l’ordre de deux bouteilles de vin minimum par jour et j'avais réussi à réduire à quelques verres. Là comme il n'y a rien à faire, la tentation de boire est assez forte."

Depuis une semaine, dès les premières mesures de confinement pour faire reculer la pandémie de Covid-19 (dite maladie à coronavirus), des scientifiques ont commencé à alerter sur les risques pour la santé mentale qui pouvaient en découler, surtout pour les tempéraments anxieux. "Il y a plusieurs définitions de l'anxiété, explique Joseph Agostini, psychologue clinicien, psychologue et membre de l'association PsyGay. Il y a une anxiété flottante : la personne se sent vaguement insécurisée, ne peut avoir confiance en elle et dans les autres. Et il y a une anxiété plus massive, qui peut se manifester par des crises de panique, de tétanie, qui peuvent entraver le lien à l'autre."

"Stress minoritaire"

Si, en France, la recherche à ce sujet est quasiment inexistante, des études anglo-saxonnes ont montré que les personnes LGBT+ étaient plus atteintes par les troubles de l'anxiété que le reste de la population. D'après le psychologue américain Brad Brenner, entre 30 et 60 % des personnes LGBT+ seraient touchées par l'anxiété ou la dépression au cours de leur vie, soit 1,5 à 2,5 fois plus que la population hétérosexuelle et cisgenre. Un décalage qu'il explique par le "stress minoritaire" causé par les discriminations et préjugés.

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Sarah, 23 ans, étudiante en édition à Paris et lesbienne, a commencé à faire des crises d'angoisse vers ses 16 ans. Présente lors de l'attentat au Bataclan, puis victime d'une "relation violente" avec un homme trans à la "masculinité toxique", elle est suivie depuis un an par une psychiatre et une psychologue pour un syndrome de stress post-traumatique. "On ne s'attend pas à ce qu'une personne queer puisse être violente, mais si, ça existe."

Dilemme

Elle prend au quotidien des antidépresseurs, ainsi que des anxiolytiques quand elle a des "montées d'angoisse". Alors qu'elle avait arrêté ces derniers depuis cinq mois, le confinement a faire resurgir son anxiété : "Je suis incapable de m'endormir sans en prendre." Quand le confinement a été annoncé, Sarah a hésité à rentrer chez ses parents, avec une mère "clairement homophobe" et un père qui critique son militantisme et ses relations amoureuses. "Je me suis demandé s'il valait mieux rester seule, ou rentrer dans une famille homophobe. Dans les deux cas, je mettais en danger ma santé mentale."

Elle a décidé de rester dans son studio avec son chat quand elle a commencé à ressentir les premiers symptômes du coronavirus. "Le confinement aggrave les situations toxiques, comme les violences conjugales ou intrafamiliales, et isole les personnes en danger, souligne Joseph Agostini. Les populations LGBT+ peuvent être davantage esseulées que les autres, même au temps du mariage pour tous."

"J'ai tout refoulé"

François, 29 ans, habite depuis quelque temps à Amsterdam, où les mesures de confinement, encore loin d'être aussi strictes qu'en France, se limitent à la fermeture des espaces collectifs et au respect d'une distance de sécurité. Des conditions suffisantes pour accentuer l'anxiété du jeune homme. "J'ai eu une enfance très parfaite jusqu'au jour où mes parents se sont séparés, raconte-t-il. J'avais 12 ans, ça correspond au moment où j'ai compris que j'étais gay. J'ai tout refoulé." Pendant près de dix ans, il se cloître dans la honte et l'introversion. "Je n'avais pas vraiment de réelles crises à l'époque, c'était plus une angoisse diffuse et générale. Dans ma famille, je savais que ce serait accepté, mais je me suis mis des bâtons dans les roues en me disant que ce n'était pas normal et que je devais changer."

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Vers ses 21 ans, il rencontre un garçon et commence à s'assumer. Pourtant, ses angoisses ne se calment pas, au contraire. "Tout ce que j'étais censé construire pendant mon adolescence est venu plus tard. Tout ce que j'ai pu refouler est ressorti." Commencent alors les crises d'angoisse et de panique. "Quand j'étais en réunion, au restaurant, avec des amis, j'avais l'impression que je ne pouvais pas partir et j'avais des crises de panique, de sudation. Je me fermais complètement aux autres alors que, paradoxalement, j'avais commencé à m'ouvrir." Il est alors suivi par un psychiatre et commence, lui aussi, à prendre anxiolytiques et antidépresseurs.

Réveils en sueur

Seul chez lui, en télétravail, François sent remonter à la surface ses questionnements personnels, qui se mélangent au stress suscité par la pandémie et l'incertitude du lendemain. "Je n'ai plus de sexualité, ajoute-t-il. J'ai l'impression de retourner dans une espèce de mode refoulé. J'ai mis tellement de temps à sortir de cette prison que le fait de revenir dans un cadre où mes libertés sont bafouées - même si je l'entends complètement - me remet dans des angoisses irrationnelles, d'enfermement, de solitude." Souvent, il se réveille le matin en sueur, le cœur battant à fond et presque paralysé. S'ajoute la tentation de compenser l'anxiété par la consommation compulsive : lundi, après les dernières annonces du gouvernement néerlandais, il a "bu un peu trop" lors d'un apéro vidéo avec des amis, avant d'enchaîner deux tablettes de chocolat.

Heureusement, il peut compter sur son psychologue qu'il continue à consulter par téléphone. Les prochaines fois, il espère passer sur Skype. "Ça m'aide beaucoup plus de voir la tête des gens." Adam, lui, est suivi par un médecin généraliste, un addictologue et un psychologue du 190 à Paris. Il a commencé à fréquenter le centre de santé sexuelle après une mauvaise expérience avec une cheffe de service à l'hôpital quand il a été infecté au VIH, en 2007. "Je ne suis pas livré à moi-même", résume-t-il.

Ligne d'écoute dédiée

Car le risque du confinement, outre la solitude, est aussi que le désœuvrement peut vite se révéler anxiogène. "Les crises d’angoisse arrivent quand mon cerveau est à vide, quand je ne suis pas occupée, déroule Sarah. En ce moment, beaucoup d’activités ne pas possibles : voir nos amis, les loisirs. Tout ce qu’on a construit pour se protéger n’est plus disponible." Dans ce contexte, l'association de prévention et de santé ENIPSE a spécialement mis en place une ligne d'écoute pour les personnes LGBT+, ouverte du lundi au vendredi de 12h à 20h, au numéro suivant : 06.24.10.63.10.

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De son côté, Joseph Agostini suggère de garder son esprit occupé : "Il ne faut pas hésiter à tenir un agenda. Il est très important de garder des temps pour faire du sport, lire, regarder un film... Quand on vit dans un même espace, parfois il est très difficile de s'organiser temporellement. Il faut essayer tant bien que mal de sortir de soi. Toutes ces activités nous permettent de sortir de nos préoccupations quotidiennes, de ne pas rester scotchés à ce qui nous fait peur."

*Le prénom a été changé

 

Crédit photo : Pixabay


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