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Corinne Bouchoux : « J’ai toujours poussé pour qu’on ne se cache pas »

Sénatrice EELV de Maine-et-Loire entre 2011 et 2017, Corinne Bouchoux est l'une des quatre femmes lesbiennes visibles dans la vie politique française. Elle a répondu aux questions de TÊTU.

TÊTU : Est-ce que je dis une bêtise si je dis que vous êtes la deuxième parlementaire ouvertement lesbienne de l'histoire politique française ?

Corinne Bouchoux : Françoise Gaspard, qui est une amie, a fait son coming out après son mandat, ce qui était particulièrement courageux à l'époque. Elle a été députée européenne, maire de Dreux et députée à l'Assemblée nationale. C'était officieux pendant son mandat puis explicite ensuite. D'après mes modestes recherches, même si je ne l'avais pas mesuré au moment où je l'ai fait, il n'y a avait pas eu avant moi de femme parlementaire en activité qui, banalement, au détour d'une phrase, a dit que sa situation n'était pas celle de l'hétérosexualité. Je suis dans la petite minorité de lesbiennes dans la vie publique, on est quatre : Françoise Gaspard, Laurence Vanceunebrock-Mialon à l'Assemblée nationale, Caroline Mécary qui est conseillère municipale parisienne et moi. On va dire que ça ne fait pas beaucoup (rire).

Comment s'est passé votre coming out médiatique ?

Il y a eu deux moments assez différents. Dans la presse régionale, ça s’est fait tout en douceur. Les journalistes le savaient et en ont parlé de façon plutôt élégante. C'était un peu, pour tout le monde, un non-événement. En décembre 2011, une journaliste politique du Parisien cherchait à traiter le Sénat de manière originale, ce qui n'est pas toujours facile. Elle m’a proposé un entretien informel et a recueilli mes impressions. Je lui commentais le Sénat de façon franche. À la fin, elle m'a demandé ce que je retenais du Sénat. J'ai dit que c'était une assemblée de mâles blancs hétérosexuels de plus de 60 ans. Elle a eu l'air étonnée. Je lui ai raconté que j'étais une bizarrerie pour leur système informatique, parce que j'étais pacsée avec une femme et qu'on avait un enfant.

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Elle a sorti son article et je n'ai plus rien géré. Ça a fait le buzz, j'ai eu des demandes de la presse internationale. Pendant quelques semaines, je n'ai plus fait que ça. Ça m’a un peu perturbé. D’un côté, je défendais la cause que j'avais toujours défendue. De l’autre, je ne voulais pas exister que comme ça pendant mon mandat, être la "lesbienne de service". Comment m’assumer sans être cantonnée à ça ? Finalement, j'ai adopté une ligne de conduite : répondre en priorité à la presse LGBT+, qui était en difficulté, et à la presse internationale. Pendant l'examen de la loi sur le mariage pour tous, je n'en ai pas été la cheffe de file dans mon groupe au Sénat et j’avoue que ça m’a simplifié la tâche.

Justement, on fêtait jeudi les sept ans de l'adoption définitive du mariage pour tous à l'Assemblée nationale. Comment avez-vous vécu cette période au Sénat ?

C'était une période chargée mais il ne faudrait pas caricaturer. J'ai repris tout le verbatim des débats au Sénat, j'ai comparé avec l'Assemblée. Le débat au Sénat a été globalement "moins pire" qu'à l'Assemblée. Il y a eu des boulettes, des moments tendus, y compris quand j'étais à la tribune, j'ai entendu des choses qui m'ont fait frémir. J'ai passé un temps fou à parler en privé à des collègues qui ne pensaient pas comme moi, j'avais une stratégie personnelle d'explication. C'est sûr que ce n'est pas le meilleur souvenir de mon mandat au Sénat.

À la fin, cependant, j'ai eu une bonne surprise. Des sénateurs sont venus me voir pour me dire : "Tu sais, je célèbre tous les mariages. J'étais farouchement contre, mais ça fait partie du job." Ce qui m'a beaucoup intéressé, c'est de leur demander pourquoi ils avaient changé d'avis. Il y avait ceux qui appliquaient la loi par devoir, ceux qui avaient eu un coming out dans leur famille et qui avaient été déstabilisés d'avoir pu dire des choses blessantes, et enfin ceux qui estimaient qu'ils n'avaient pas à se justifier. Je ne sais pas si les députés ont eu la même expérience.

Comment expliquez-vous ce décalage entre les deux chambres parlementaires ?

La première raison, même si ça a un peu changé, c'est que les sénateurs étaient plutôt des hommes et femmes politiques qui avaient leur carrière derrière eux. Même s'ils étaient contre, ils n'avaient pas envie de recevoir le prix de l'homophobie de l'année. Mes collègues étaient déjà taxés d'être ringards, ils ne voulaient pas en rajouter. Chez les moins de 50 ans, même à droite, ce n'était pas un sujet. La droite était divisée. Même les plus traditionnels n'avaient pas envie de paraître nazes. J'ai senti un effet générationnel très net. Ensuite, le Sénat est moins sous le feu des projecteurs que l'Assemblée nationale, le travail y est plus apaisé et le souci du collectif plus présent. On m'a aussi expliqué, par la suite, qu'il y avait beaucoup d'homos dans le placard à droite et qu'ils ne voulaient pas prendre le risque d'un outing de fin de parcours.

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Y a-t-il un souvenir qui vous a particulièrement marqué pendant votre mandat de sénatrice ?

En 2012 et 2013 j'ai fait une formation à l'IHEDN (Institut des hautes études de Défense nationale, ndlr), une formation militaire assez lourde. Ce qui est très drôle, c'est que mes collègues me parlaient de La Manif pour tous. Ils me demandaient tout le temps si j'allais venir. Je leur répondais que je n'étais pas d’accord avec eux, que j'étais pour que tout le monde puisse se marier. À la fin de l'année, j'ai demandé à ma partenaire, qui ne vient pas beaucoup à des événements, de venir assister à la remise des diplômes. Quand ils m’ont vu arriver aux bras d’une madame plutôt que d'un monsieur, ils m’ont regardée un peu surpris et ont réalisé que je ne plaisantais pas quand je disais que j’allais à l'autre manif. C'est une anecdote que je ne me suis pas privée de raconter aux sénateurs, pour faire de la pédagogie.

Votre homosexualité a-t-elle déjà constitué un frein dans votre parcours politique ?

Pas du tout. Il faut être clair là-dessus : pour moi, ça a toujours été une chance et un atout. Dans mon parti politique, à l'époque, c'était clairement valorisé au plan local comme national. Le parti écolo a toujours été gay-friendly. On oppose souvent Paris et la province. Pendant la campagne électorale aux élections municipales, tout le monde le savait et je n'ai eu aucune petite phrase. J'ai eu quelquefois des questions euphémisées d'élus comme : "Il paraît que vous êtes très féministe ?" À aucun moment ça n'a été une difficulté, un problème ou un frein.

J'ai essayé d'expliquer cela aux femmes que j'ai rencontrées dans la vie publique. J'ai milité avec ma collègue de droite pour pousser des femmes à s'investir en politique dans le Maine-et-Loire. J'ai toujours poussé pour qu'on ne se cache pas. Après, chacun est libre de s'assumer ou pas. L'idée d'être dans le placard me paraît contre-productive. Pour ma part, ça a été un échec total : je n'ai pas réussi, ni avec les sénatrices ni avec les élues locales. On m'écoute poliment, ensuite les femmes me disent : "La politique est déjà un monde super macho, concurrentiel, violent, on ne va pas se rajouter une complication aux complications !" Une collègue sénatrice m'a dit que j'étais une "anomalie statistique".

J'ai souvent donné l'exemple de Barbara Hendricks, qui a été ministre d'Angela Merkel. Faire son coming out lui a plutôt réussi. Pourquoi y a-t-il beaucoup plus de gays que de lesbiennes qui s'assument en politique ? Je ne me l'explique toujours pas. J'ai l'intention d'étudier la question à la retraite et d'en faire un livre. Est-ce qu'il y a statistiquement moins de femmes lesbiennes que d'hommes gays ? Est-ce que les lesbiennes s'engagent moins en politique ? J'ai plus de questions que de réponses. Pour l'instant, mon échantillon est très faible sur le plan national.

C'est vrai que la visibilité des lesbiennes en politique n'a pas vraiment avancé depuis votre mandat...

Je guettais avec intérêt le renouvellement. Il y a eu un rajeunissement, de la diversité sous plusieurs angles, mais sous celui-là ça tarde à venir. Je viens d'être réélue dans ma ville, je tiens toujours le même discours : "Soyez vous-mêmes." Je connais une femme dans un petite village qui est mariée à une autre femme, a deux enfants en bas âge et vient d'être élue. Ça reste du niveau local, au niveau national ça ne bouge pas beaucoup. C'est que les peurs restent importantes, que cela reste perçu comme un handicap politique.

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Pendant mes six ans de mandat au Sénat, je n'ai reçu aucune injure. Une fois, j'ai reçu une lettre un peu limite d'une élue locale qui suggérait que si mon homosexualité et mon féminisme s'étaient sus, je n'aurais pas été élue. Je lui ai répondu de manière argumentée, en lui disant que pour moi ces propos pouvaient être assimilés à de l'homophobie et que je pourrais leur donner une autre suite. Elle n'a jamais réitéré ce type de propos par la suite. Il est temps que les choses changent. Il y a urgence. Si on reste invisibles, comment voulez-vous qu'on fasse reculer les préjugés ? Si on incorpore totalement la présomption d'hétérosexualité dominante, ça ne va pas le faire.

 

Crédit photo : Éditions du Petit Pavé


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