act upQui était Larry Kramer, écrivain et père d'Act Up, mort à 84 ans

Par Timothée de Rauglaudre le 28/05/2020
larry kramer

Reconnu pour ses écrits au théâtre et au cinéma, Larry Kramer a surtout fondé Act Up New York à une époque où l'inaction des dirigeants face au sida avait des conséquences tragiques. Il vient de mourir à l'âge de 84 ans.

"Repose en puissance, notre combattant Larry Kramer. Ta rage a contribué à inspirer un mouvement. Nous continuerons d'honorer ton nom et ton esprit par l'action." C'est un hommage politique qu'a adressé sur son compte Twitter Act Up New York à son regretté fondateur. Lawrence David "Larry" Kramer est décédé mercredi 27 mai à Manhattan d'une pneumonie, à l'âge de 84 ans, comme l'a a annoncé son mari Daniel Webster. Sa mort a immédiatement entraîné une vague d'hommages de la part de militants, personnalités politiques et médias du monde entier, saluant un véritable "pionnier" de la lutte contre l'épidémie de VIH, et un homme ayant "changé la vie" de nombreux homosexuels.

Comme pour illustrer sans attendre sa volonté de continuer à mener le combat sur le terrain politique, Act Up New York n'a pas hésité à tacler certains de ces hommages. Ainsi, alors que le New York Times a annoncé en premier la triste nouvelle, l'organisation a estimé sur Twitter que le célèbre quotidien était "connu pour son manque de couverture de la lutte contre le sida", publiant une vidéo prise il y a quelques mois de "vétérans" d'Act Up scandant : "On emmerde le New York Times !" Andrew Cuomo, gouverneur démocrate de l'État de New York, en a lui aussi pris pour son grade : "Si vous voulez honorer l'héritage de Larry Kramer, mettez fin aux baisses drastiques de financement de Medicaid (assurance maladie prodiguée aux plus pauvres, ndlr). Votre budget d'État est atroce et aura des effets terribles pour les personnes vivant avec le VIH qui en dépendent."

Une œuvre littéraire reconnue

Né à Bridgeport, dans le Connecticut, dans une famille juive qui connaît des difficultés financières, Larry Kramer est incité par son père à rejoindre la fraternité Pi Tau Pi afin de trouver une femme riche, ce qu'il ne fera pas, comme l'a raconté le médecin et écrivain Lawrence D. Mass, camarade de lutte de Kramer, dans son anthologie We Must Love One Another or Die: The Life and Legacies of Larry Kramer (St. Martin's Press, 1997). À l'université de Yale, il tente de mettre fin à ses jours, miné par l'impression d'être le "seul étudiant gay sur le campus".

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Son diplôme d'anglais en poche, il se lance dans une carrière d'écrivain, scénariste et dramaturge. Il sera notamment reconnu par une nomination aux Oscars en 1971 pour le scénario de Women in Love, adaptation cinématographique du roman éponyme de l'écrivain et poète anglais D. H. Lawrence. Dans sa pièce de théâtre la plus renommée, The Normal Heart, créée en 1985, il met en scène l'inaction des dirigeants face à l'épidémie de VIH. L'œuvre lui a valu trois Tony Awards et une adaptation au cinéma par Ryan Murphy en 2014. Une autre pièce, The Destiny of Me, créée en 1992, suit le parcours d'un des personnages principaux de The Normal Heart. Il termine en finale du prestigieux prix Pulitzer de l'œuvre théâtrale.

"Vous pourriez être tous morts d'ici cinq ans"

Initialement, Kramer n'a aucune intention de devenir un activiste. Quand ses amis commencent à mourir du sida, pourtant, il décide de s'engager. En 1982, il cofonde le Gay Men's Health Crisis (GMHC), qui devient la principale organisation de collecte de fonds et de services à destination des porteurs du sida. Au milieu des années 1980, des milliers d'Américains, notamment des hommes gays, meurent du sida dans l'indifférence du pays et du Parti républicain de Ronald Reagan au pouvoir.

Le 10 mars 1987, entre les murs du Lesbian and Gay Community Services Center, Larry Kramer prononce un discours historique au cours duquel il lance aux militants : "Si mon discours ce soir ne vous fait pas putain de peur, nous avons vraiment un problème. Si ce que vous entendez ne vous inspire pas de la colère, de la fureur, de la rage et de l'envie d'action, les homosexuels n'auront pas d'avenir ici sur Terre. Combien de temps vous faut-il pour vous mettre en colère et riposter ? (...) À la vitesse où vont les choses, vous pourriez être tous morts d’ici cinq ans."

larry kramer

Volontiers provocateur, Kramer rêve d'une organisateur plus offensive, moins timorée. C'est de cette volonté que naît Act Up New York, acronyme pour "Aids Coalition To Unleash Power", soit "Coalition contre le sida pour libérer le pouvoir" Le projet militant trouve un écho immédiat : quelques jours après son discours, deux centaines de militants marchent sur Wall Street. C'est le premier "die-in" d'Act Up, cette stratégie consistant à s'allonger sur le bitume pour représenter les morts de l'épidémie et marquer les esprits. Une stratégie d'autant plus efficace qu'elle donne lieu à des images chocs d'arrestations reprises par la presse.

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À l'époque, les médecins, démunis en l'absence de soutien gouvernemental, sont obligés de faire le tri entre leurs patients séropositifs pour déterminer lesquels auront droit aux traitements expérimentaux - un drame qui n'est pas sans rappeler une certaine pandémie très actuelle... Kramer apprendra qu'il est lui-même contaminé au VIH un an après la création d'Act Up. L'organisation devenue mondialement célèbre continue aujourd'hui de se battre contre le VIH avec la même énergie, tout comme Act Up-Paris, son émanation française, créée en 1989 par Didier Lestrade, Pascal Loubet et Luc Coulavin.

 

Crédit photo : Massimo.Consoli/Wikimedia Commons