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csaLes séries françaises toujours à la traîne dans la représentation des personnes LGBT+

Par Timothée de Rauglaudre le 23/06/2020
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Malgré un progrès indéniable depuis une dizaine d'années, les séries françaises peinent toujours à représenter les personnes LGBT+. Les outils de mesure manquent et des clichés persistent.

Cet article est paru originellement dans le numéro 219 du magazine TÊTU. Pour le recevoir chez vous, profitez de nos offres d'abonnement ! 

Mars 2018. Pour la première fois, une fiction télévisée française, Plus belle la vie, met en scène un personnage d’homme transgenre. Fan du feuilleton de France 3, la mère d’Auguste, un jeune homme trans de 23 ans, lui téléphone après avoir vu l’épisode. "Je ne lui avais pas parlé de ma transition, mais elle s’en doutait, raconte le garçon. Elle a évoqué l’épisode et m’a demandé si je m’étais déjà posé des questions. Je lui ai dit que oui. Ça a tout déclenché." Pour Cassandra, 19 ans, c’est l’adaptation française de la série norvégienne Skam, diffusée sur France.tv Slash depuis 2018, qui l’a aidée à franchir le pas, en particulier le personnage de Lucas, un lycéen qui tombe amoureux de l’un de ses camarades. "Il a mis du temps à l’annoncer à son entourage, tout comme moi. Après avoir regardé la série, j’ai dit à mes meilleures amies que j’étais bisexuelle, raconte-t-elle. Avant, j’avais trop peur. J’ai vraiment pu m’accepter telle que je suis, et ça m’a permis de parler plus librement."

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Scénariste en chef de la série et lui-même homosexuel, Niels Rahou, 31 ans, se félicite du grand nombre de "retours positifs" qui ont suivi sa diffusion : "Beaucoup d’ados ont fait leur coming out grâce à ça, ont montré la série à leurs parents." Certains enseignants l’utilisent même pour aborder le sujet avec leurs élèves. "On fait aussi ce métier pour poser des questions, ouvrir des débats. J’aurais adoré regarder Skam France quand j’étais jeune et dans l’appréhension de ce que serait ma vie, souligne-t-il. La représentation permet de faire bouger les lignes et évoluer les mentalités." Le rôle des séries est d’autant plus crucial que leur nature périodique génère une "proximité émotionnelle", selon Arnaud Alessandrin, sociologue du genre et des discriminations, membre du conseil scientifique de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah).

"Problème de méthodes scientifiques de mesure"

Malgré l’importance du sujet, la télévision française accuse un sérieux retard. Dès 1999, il y a vingt ans, Channel 4, une chaîne du service public britannique, diffusait Queer as Folk, une série centrée sur une bande d’amis gays qui fut ensuite adaptée aux États-Unis. Cinq ans plus tard, la chaîne câblée américaine Showtime lançait The L Word, son équivalent lesbien. Ces deux séries diffusées en prime time sont devenues populaires dans le monde entier. Même l’Amérique du Sud est en avance sur les fictions françaises : "Les telenovelas se sont emparées de ces questions il y a une vingtaine d’années, avec des personnages transgenres", note la sociologue et membre du conseil scientifique de la Dilcrah Karine Espineira, qui étudie les rapports entre transidentité et médias. Outre-Atlantique, l’association Gay & Lesbian Alliance Against Defamation (Glaad) publie chaque année depuis quatorze ans un rapport intitulé Where We Are on TV, qui recense le nombre de personnages LGBT+ dans les séries américaines. Pour l’année 2019-2020, elle en a ainsi recensé 10,2 % parmi les personnages réguliers de séries diffusées en prime time, un record de visibilité. En France, ni les pouvoirs publics ni les associations ne réalisent de telles études. "Il y a un problème de méthodes scientifiques de mesure", explique Arnaud Alessandrin.

Pour réaliser son baromètre annuel de la diversité, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) retient sept critères, dont l’origine, le sexe et la situation de précarité. Ni l’orientation sexuelle ni l’identité de genre n’y figurent. L’ancienne conseillère du CSA Mémona Hintermann-Afféjee avait "émis le souhait" que ces critères soient ajoutés avant son départ, en jan- vier 2019. Sans succès. Pour elle, il s’agirait d’une "lourdeur de processus" plutôt que d’un "manque d’intérêt" de l’instance pour le sujet. Selon la communication du CSA, le critère LGBT+ serait "difficile à appréhender" : "L’indexation des personnes dans le cadre du baromètre repose sur un faisceau d’indices, comme la perception ou l’autodésignation. L’orientation sexuelle ou l’identité de genre n’est pas facile à indexer." Il serait donc plus difficile de déterminer l’orientation sexuelle d’un personnage de fiction que son origine sociale ? Les chaînes contactées par TÊTU arrivent, elles, très bien à identifier les rôles LGBT+ dans leur propre grille...

Cinq personnages LGBT+ par an

"Depuis 1992, on peut estimer le nombre de personnages LGBT+ dans les séries françaises à cinq par an, évalue à la louche le directeur de casting Stéphane Gaillard, qui a notamment travaillé sur Les Engagés, web-série qui raconte le quotidien d’un centre LGBT+ à Lyon. Ce n’est rien du tout par rapport à l’ensemble de la distribution nationale (entre 140 et 150 rôles par an)." Il faut dire que les personnages ouvertement homosexuels ne sont réellement apparus dans les séries françaises qu’il y a une vingtaine d’années. Au début des années 1990, les très populaires sitcoms d’AB Productions ne faisaient que suggérer l’homosexualité de certains personnages, sans jamais l’aborder frontalement.

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C’est ce que les anglophones nomment les gay coded characters (personnages créés pour être considérés par le spectateur comme LGBT+, sans que ce ne soit explicitement exprimé). L’exemple le plus flamboyant fut la gym queen efféminée interprétée par Gérard Vivès dans Les Filles d’à côté. Si l’on peut dénicher des personnages LGBT+ auparavant, c’est Nicolas Beaumont, campé par Roméo Sarfati dans Une famille formidable, que l’histoire retient comme le premier rôle principal ouvertement homosexuel dans une série française. "Apparaissant dans un programme populaire, il a beaucoup contribué à faire évoluer les mentalités", souligne Anne Viau, directrice artistique de la fiction du groupe TF1.

Progrès depuis dix ans

Depuis une dizaine d’années, on remarque une augmentation conséquente des rôles LGBT+. "Ce serait faux de dire qu’il n’y a aucun progrès, juge Karine Espineira. Mais c’est lent." Que ce soit l’histoire d’amour entre Lucas et Eliott dans Skam France, le personnage trans de Dimitri dans Plus belle la vie ou celui d’Andréa Martel, lesbienne, dans Dix pour cent, la représentation gagne à la fois en ampleur et en qualité. "Andréa est une femme ancrée dans la réalité, se réjouit Stéphane Gaillard. C’est une femme de pouvoir, avec sa vie sexuelle et affective. Elle existe à part entière, au-delà de son identité sexuelle." La représentation de l’homoparentalité progresse également, à son rythme : depuis la rentrée scolaire 2019, Parents mode d’emploi, désormais diffusée sur France 3, a accueilli dans son casting un couple gay et ses deux filles adoptives.

Contactés, les responsables des principales chaînes se disent sensibles à la représentation des personnes LGBT+ dans leurs programmes. Pourtant, dans les faits, toutes n’en sont pas au même point. Celles du service public ont pour mission de dépeindre la société française dans son entièreté et sont ainsi nettement en avance par rapport aux chaînes privées. TF1 fait néanmoins figure d’exception : ses feuilletons familiaux et très populaires illustrent un vrai effort de représentation avec, par exemple, le personnage transgenre et lesbien de Morgane dans Demain nous appartient. À l’été 2018, cette série d’avant-soirée qui réunit en moyenne 3,2 millions de téléspectateurs a même diffusé un beau bisou gay échangé entre les personnages de Bart et d’Hugo.

Clichés persistants

Si les progrès quantitatifs sont indéniables, certains clichés persistent. En 2017, sur TF1, la minisérie Louis(e), dont la protagoniste, incarnée par l’ac­trice cisgenre Claire Nebout, est une femme transgenre, a fait grincer pas mal de dents. "C’est un schéma récurrent, la femme d’un certain âge qui revient dans sa famille après avoir disparu pendant des années, avec une féminité très marquée, analyse Karine Espineira. C’est un imaginaire obsolète. Ce n’est plus de cette manière qu’on représente les femmes trans aujourd’hui. J’ai trouvé le jeu de l’actrice exagéré, notamment sa façon de marcher, sa voix rauque." De son côté, la série de M6 Scènes de ménages, qui vient de souffler ses dix bougies, n’a pas encore introduit de couple homosexuel. Seuls des amis de certains personnages, souvent filmés hors-champ, le sont. Interrogé en 2018, l’ancien directeur de la fiction Yann Goazempis avait estimé que c’était "hors sujet". "On ne s’interdit pas, à l’avenir, de mettre en scène un couple gay, précise la communication de la chaîne. Dans la prochaine saison, la fille du pharmacien va avoir un enfant avec une femme par PMA."

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Alors que la fiction française se can­tonne à la famille blanche et hétéro­sexuelle, l’arrivée en France des plateformes numériques américaines, Netflix, Amazon et OCS devrait changer la donne. Sur cinq séries pro­duites depuis sa création en 2014, Netflix France en compte deux avec des personnages LGBT+ : Osmosis et Family Business. Le sociologue Arnaud Alessandrin y voit un effet tremplin : "Les productions des plateformes de streaming ont un nombre plus important de personnages issus des minorités. Ce nouveau système de diffusion va pousser les producteurs à suivre les attentes des abonnés." Là encore, le service public est à la pointe du progressisme. En 2017, Studio par France.tv Slash, la plateforme numérique de France Télévisions, a dif­fusé Les Engagés. Mais la web­série ne sera diffusée en linéaire sur TV5 Monde qu’en décalé et en deuxième partie de soirée. En 2018, sur ARTE, la minisérie Fiertés a retracé l’histoire récente des droits homosexuels en France. "C’est compliqué d’avoir une majorité de personnages LGBT+ parce que, dans la tête d’un producteur ou d’un diffuseur, ça représente un marché de niche, estime Niels Rahou, coscénariste de la série. Il y a une peur que le projet ne soit pas assez vendeur, ne ramène pas assez de monde devant l’écran. Comme si, moi, je n’étais pas capable de m’intéresser à une histoire hétéro." Le franc succès de Fiertés, primée au Festival des créations télévisuelles de Luchon, lui donne raison.

Un "Queer as Folk" français

Les audiences de Skam France pourraient-elles donner des idées à France Télévisions et, pourquoi pas, la pousser à diffuser la série en prime time sur France 4 ? Hélas, non. La chaîne, pourtant au départ pensée pour la jeunesse, continue de proposer chaque soir des rediffusions de Fort Boyard ou de vieux blockbusters américains, jusqu’à la nausée. La créativité et l’inclusion se jouent désormais sur le digital. Mental, la nouvelle dramédie de France.tv Slash, suit les aventures d’une bande d’adolescents hospitalisés dans une clinique pédopsychiatrique. Parmi eux, Simon, un jeune bisexuel à la personnalité borderline, joué par le comédien Louis Peres. Pour trouver des personnages qui leur ressemblent, les ados et les jeunes adultes désertent les chaînes traditionnelles et se tournent vers le numérique.

Pourrait-on alors imaginer un équivalent hexagonal à Pose, Looking ou Queer as Folk ? Le groupe Telfrance a racheté au mois de juin les droits d’adaptation de cette dernière à Russel T Davies, son créateur. Le producteur, Joris Charpentier, est actuellement en recherche d’un diffuseur. "On vise tout, linéaire comme numérique, indique-t-il. Je ne veux fermer la porte à personne. J’ai bien conscience que la nécessité d’une série LGBT+ n’était pas la chose la plus évidente pour les chaînes. Sur les réseaux sociaux, les personnes LGBT+ disent qu’elles veulent se voir à l’écran. Elles ont souffert de ne pas être représentées, que leurs personnages soient noyés dans une masse de gens hétéronormés." À l’heure où Disney+, HBO et Apple TV+ s’apprêtent à débarquer en France et à rejoindre Netflix et Amazon dans la guerre du streaming, la fiction française va devoir se remettre en question et proposer des personnages qui nous ressemblent. Ou elle prendra le risque de disparaître, balayée par des géants américains qui, eux, ont su intégrer nos vies et nos histoires à leurs récits pour rendre leurs programmes plus attractifs.

Crédit photo : Jean Combier/Astharté & Compagnie