À Lille, le suicide d’une adolescente trans de 17 ans suscite la colère

Ce mercredi, une élève trans s'est donné la mort, à Lille. Dans un communiqué adressé aux parents, le proviseur du lycée la mégenre. Les associations soulèvent le manque criant de formation des encadrants au sein de l'éducation nationale.

Article mis à jour le 18/12/2020 à 19:04 

Le lycée Fénelon de Lille est en deuil depuis le suicide d'une jeune fille trans de 17 ans. Avril, connue par ses camarades et ses professeurs par son dead name (prénom assigné à la naissance) s'est donné la mort au sein de son foyer d'accueil, ce mercredi 16 décembre.

La jeune fille avait été interdite de cours, début décembre, car elle portait une jupe. Une vidéo sur les réseaux sociaux montre sa CPE (conseillère principale d'éducation) lui reprocher d'un ton vif sa tenue. "Mais je la comprends ton envie d'être toi-même, ça je le comprends très bien ! Et tout ça, c'est fait pour t'accompagner au mieux, c'est ça que tu comprends pas ! Parce qu'encore une fois il y a des sensibilités qui ne sont pas les mêmes", justifie-t-elle devant la lycéenne en larmes. Avril lui lance "Mais c'est eux qu'il faut éduquer, pas moi !". "Je suis d'accord", lui répond l'encadrante avant de la renvoyer chez elle. Après réflexion de la direction, Avril a l'autorisation de venir en jupe.

Le rectorat sous pression

"Cet événement dramatique bouleverse l'ensemble de la communauté éducative", écrit le rectorat, qui n'a pas souhaité répondre aux questions de TÊTU. Ce jeudi, le proviseur du lycée a annoncé le décès en la mégenrant et s'est attiré les foudres des élèves et des associations. Sollicité, il nous a renvoyé vers le rectorat.

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Le rectorat a soutenu le lycée mais indiqué qu'une enquête serait menée. "L'établissement scolaire a été informé du cheminement de l'élève et sa volonté de changer d'identité sexuelle (sic). L'élève, qui se trouvait dans un contexte personnel complexe, était accompagné dans sa démarche par une équipe éducative de son foyer et de son établissement scolaire", a écrit la rectrice de l'Académie dans un communiqué. "Je ne crois pas qu’il y ait de mise en cause de cette CPE. Les mots qu’elle a prononcés étaient justes.  On sent qu’elle a été surprise", a-t-elle dit le lendemain. Elle a ensuite regretté la formulation de son premier communiqué. "Cela fait partie des choses que nous devons apprendre. On n'est pas toujours parfait sur ces sujets-là", a-t-elle dit à Actu.fr.

"Être elle-même"

Cyane Dassonneville, coordinatrice du Comité d'Usagers des parcours de santé Trans, et Fondatrice association En-Trans Lille, accompagnait Avril dans sa transition. Elle aurait commencé, selon elle, à prendre des hormones il y a quatre mois, se serait aussi rapprochée d'un dermatologue pour une épilation au laser et entendait déposer un dossier de changement d'état civil en janvier.  Avec Cyane, elle a évoqué rapidement le nom de Luna, mais penchait plutôt pour Avril. En revanche, auprès de ses amis, elle continuait d'utiliser le prénom qui lui avait été donné à la naissance. "Elle commençait à évoquer son nouveau prénom. Elle nous avait parlé d'Avril, mais préférait qu'on l'appelle encore par son premier prénom", indique à TÊTU Anouk, une de ses amies.

"Elle se sentait bien dans la classe. Tout le monde l'a acceptée et intégrée", poursuit Louise, une autre proche. "Elle avait tout le temps le sourire, quand elle était en jupe, elle se sentait elle-même", poursuit Zya, un·e autre ami·e non-binaire. "Plutôt bon élève sans être la première de la classe, Avril aimait aider ses camarades", appuie Anouk."Début décembre, elle se sentait suffisamment en confiance pour arriver en classe en jupe. Je pense qu'elle n'avait aucune idée de la violence qu'elle recevrait en retour. Elle n'avait aucune intention de provoquer, mais simplement d'être elle-même", indique son accompagnatrice.

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"Aucun élément, à ce jour", ne permet de lier l'exclusion du lycée au suicide d'Avril, indique à l'AFP Jean-Yves Guéant, président de l'asso de parents d'élèves FCPE dans le Nord. Il souligne qu'elle "vivait par ailleurs dans un foyer de l'aide sociale à l'enfance" et qu'elle avait d'autres "difficultés". En l'occurence, il euphémise qu'elle aurait été mis à la porte de chez elle quand elle a fait son coming out trans. "D'après l'équipe et la famille, l'affaire (sic) était résolue", ajoute-t-il avant de mettre en garde contre les "fake news", concernant la vidéo. Selon plusieurs proches de la jeune fille contactées par TÊTU, cette vidéo est véridique.

Lutter contre la transphobie

La classe politique n'a pas tardé à réagir. "J'apprends avec une grande émotion et une profonde tristesse la mort d'une lycéenne transgenre à Lille. Toutes mes pensées vont vers ses proches et ses camarades", a écrit la maire de Lille dans un tweet. "Une adolescente trans est décédée mardi après s’être donnée la mort (sic). Le taux de suicide des personnes trans est 7 fois plus important que la moyenne. Nous devons absolument lutter contre la transphobie, partout", a renchérit Élisabeth Moreno.

"Nous adressons toutes nos pensées à ses proches, ses camarades, ses enseignant-e-s. Il faut agir pour protéger les plus jeunes de nos communautés, qui ont besoin d'un environnement pleinement positif pour grandir", écrit l'association Acceptess-Transgenre sur Twitter. "Il faut offrir la possibilité aux enfants et ados trans d'un futur autre qu'une lutte constante pour survivre. La tolérance ne suffit pas, la survie ne suffit pas, nous voulons vivre avec joie", poursuit-elle. "Elle s'est suicidée d'avoir été invisibilisée, niée...  D'avoir subi de la transphobie au quotidien. Il y a trois mois, après le suicide de Doona, on s'est rassemblés devant les CROUS un peu partout dans le pays pour rendre visible ce drame et les responsabilités institutionnelles derrière. La transphobie, c'est un système qui touche à tout. Votre cisnormativité nous tue", a écrit Aggressively-trans sur Instagram.

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"Il y a urgence"

"Mégenrer une personne trans, c'est une violence. Lui refuser d'exprimer son identité de genre, c'est une violence. Nier sa réalité, c'est une violence. Mises bout à bout, ces violences tuent. La transphobie tue. Nos pensées vont à [dead name] et à ses proches", a réagi SOS homophobie. "Le fait d'avoir une CPE qui incite une élève trans à se cacher et à ménager la sensibilité des bourreaux plutôt que des victimes interpelle. C'est du devoir de l'Éducation nationale de former ses encadrants, il y a urgence. Les moyens associatifs ne suffisent pas à former tous les élèves et leurs professeurs", réagit auprès de TÊTU l'Inter-LGBT. Ce vendredi matin, une minute de silence a été observée au lycée.

Joint par TÊTU, le ministère indique que quelque 150 à 200 formateurs en France doivent sensibiliser les encadrants des 61.500 établissements scolaires. Un référent sur l'égalité est présent dans chaque académie, dans que l'on ne sache si ce référent a été sollicité dans le cas d'Avril. "La transphobie fait partie des thématiques inscrites dans les programmes d'enseignement moral et civique en cinquième, quatrième et troisième", indique à TÊTU Edouard Geffray, le directeur général de l'enseignement scolaire du ministère de l'Éducation. Mais plusieurs élèves proches d'Avril indiquent à TÊTU n'avoir jamais reçu de formation sur les LGBTphobies...

 

Crédit photo : Google Street map


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