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Pourquoi le 10 mars est une date essentielle pour les droits des LGBT+ en France

TRIBUNE. Il y a cinquante ans, l'intervention d'un groupe de militantes et de militants dans l'émission de Ménie Grégoire sur RTL changeait à jamais les contours de la lutte pour les droits des LGBT+. Un "Stonewall français", que nous raconte Denis Quinqueton, co-directeur de l'Observatoire LGBT+ de la fondation Jean Jaurès, et auteur d'une note sur cette date historique.

Un moment charnière, un virage, une porte qui s’ouvre. Le 10 mars 1971 est une une date-clé, mais peu connue, de l’histoire de la société française. Il est 14 heures 35, sur RTL, quand l’un des invités de Ménie Grégoire, le père Guichat, ronronne la commisération que lui inspire l’homosexualité : « moi aussi, j’accueille beaucoup d’homosexuels, mes confrères également, et qui viennent parler de leurs souffrances, cette souffrance-là, on ne peut pas y être insensible… ».

Une voix de femme, outrée, venue du public, l’interrompt : « ne parlez plus de notre souffrance ! ». C’est la militante féministe Anne-Marie Fauret qui s’invite ainsi dans le propos sacerdotal. On entend alors monter un brouhaha tandis que Ménie Grégoire tente de ne pas perdre le contrôle de la situation : « écoutez, alors là, je dis qu’il y a une chose tout à fait extraordinaire qui se passe, puisque la foule a envahi la tribune et que des homosexuels… » Pierre Hahn attrape un micro : « Liberté ! Liberté ! ». Ménie Grégoire ne renonce pas : « des homosexuels de tout ordre, hommes et femmes… » Une voix féminine l’interrompt à présent : « nous demandons la liberté pour nous et vous ! ». Puis une autre encore : « battez-vous ! Battez-vous ! ». La retransmission est interrompue.

"Nous voulons la liberté"

Pour la première fois, dans le cadre d’une émission de radio écoutée, des lesbiennes et quelques homosexuels ont pris une parole qu’on ne leur donnait pas pour dire « je » et pour faire cesser cette fausse et surplombante pitié qui affleurait à chaque fois qu’il était question d’homosexualité. « Ne parlez plus de notre souffrance ! ». On s’en chargera nous-même, si besoin, car si souffrance il y a, c’est le regard social, la morale bourgeoise patriarcale et les violences qu’elle entraîne qui la génère. Et pour le reste « nous voulons la liberté pour nous et vous ! » 

Grace à la photographe et militante Catherine Deudon, nous connaissons les femmes du 10 mars, militantes du tout nouveau MLF. Nous connaissons leurs noms et leurs visages puisqu’elle a immortalisé leur joyeux bras dessus, bras dessous à la sortie de la salle Pleyel. Sur la photo, on voit Marie-Françoise Brumeau (alias Maffra), Christine Delphy, Monique Wittig, Elisabeth Salvaresi, Anne-Marie Fauret, Antoinette Fouques, auxquelles s’ajoutent celle qui tenait l’appareil photo et le journaliste qui avait fourni tout ce petit monde en invitations nécessaires pour prendre place dans le public, Pierre Hahn. Elles avaient raison d’être joyeuses, car, en se libérant elles-mêmes, elles avaient ouvert une porte qui, l’instant d’avant, était solidement fermée à double tour. 

Catherine Deudon / Bibliothèque Marguerite Durand / Roger-Viollet

Un moment charnière

Celles et ceux qui ont entendu cette émission, ou qui en ont entendu parler, ont appris, soudain, que quelque chose était possible, que « raser les murs », se faire discret, endurer les discriminations, vivre dans la peur, faire comme si on était hétérosexuel - certain·e·s se mariaient ! - n’était plus la seule option. C’est pour ça que ce moment, ces quelques minutes en direct à la radio - deux tout au plus - il y a un demi-siècle, sont cruciales. C’est le « Stonewall français ». Dans la foulée du coup d’éclat du 10 mars, les mêmes et quelques autres créeront le FHAR, « Front homosexuel d’action révolutionnaire », et les « Gouines rouges », pour continuer à prendre la parole, comme l’évoque le journaliste Xavier Héraud dans le numéro 226 de TÊTU. L’ordre du jour est simple et demeure : ne plus nous laisser ensevelir par la pitié carnassière des réactionnaires.

Plus tard, les GLH, groupes de libération homosexuels seront créés dans un certain nombre de grandes villes en France. Puis viendra le CUARH, comité d’urgence anti répression homosexuel avant que doive s’engager, hélas, la lutte contre le Sida. Ainsi s’est construit peu à peu le long combat visant à faire des personnes LGBT+ des citoyen·ne·s à part entière, de l’abrogation de l’article 331-2 du Code pénal à la destruction des fichiers d’homosexuels dans les commissariats, des premières lois bannissant les discriminations à raison des moeurs à la création du Pacs, du mariage pour tous à la démédicalisation du changement judiciaire de la mention du sexe à l’état civil. 

Le monde s'adapte

L’Express publiera en 1975 le premier sondage, réalisé par la Sofres, sur « les français et les homosexuels ». Pour 64% des personnes interrogées alors, l’homosexualité est soit « une maladie », soit « une perversion ». Seuls 24% considèrent que « c’est une manière acceptable de vivre sa sexualité ». Les autres ne disent rien. La dernière fois que cette question a été posée, par l’IFOP, 44 ans plus tard, 85% des personnes interrogées considéraient que « l’homosexualité est une manière comme une autre de vivre sa sexualité »

Autrement dit, et pour paraphraser Gloria Steinem, il ne fallait pas demander aux personnes LGBT+ de s’adapter au monde mais demander au monde de s’adapter aux personnes LGBT+. C’est précisément ça qui a débuté le 10 mars 1971 aux alentours de 14 heures 35 sur l’antenne de RTL.


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