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Politique"Dinde qui vote pour Noël" vs "sentiment d’insécurité" : ces gays qui votent RN

Par Léa Fournier le 31/08/2021
Le vote gay pour le FN progresse

Bien que le Rassemblement national ne soit pas plus favorable aujourd’hui que le FN d’hier aux droits des LGBTQ+, les hommes gays et bi sont de plus en plus nombreux à voter pour la version "dédiabolisée" du parti d’extrême droite.

>> Article paru dans notre numéro de l'été en kiosques << 

"Ce qui me séduit chez Marine Le Pen, c’est qu’il y a l’insécurité et la lutte contre l’islamisme au cœur de son programme, lâche Pierre, 30 ans, francilien, gay. C’est un thème fondamental : on doit tous pouvoir vivre sans être dans la peur." En 2012, cet expert-comptable a voté François Hollande. Mais, depuis 2017, il donne sa voix au Rassemblement national (RN) à chaque élection. Et il compte bien faire de même pour les régionales des 20 et 27 juin et pour la présidentielle de 2022.

Comme lui, en 2019, selon un sondage Ifop réalisé pour TÊTU, 22% des hommes homosexuels et 34% des bisexuels avaient l’intention de voter pour le RN aux élections européennes (contre 23% de l’ensemble des Français). Ce taux peut toutefois surprendre au vu des prises de position du parti sur les sujets LGBTQ+ : contre le mariage pour tous en 2013, contre l’interdiction des "thérapies de conversion" lors d’un vote au Parlement européen en mars 2018, et aujourd’hui contre la procréation médicalement assistée (PMA) pour toutes et la gestation pour autrui (GPA).

"Le RN avance des enjeux qui font énormément sens pour certains électeurs gays, notamment sur le sentiment d’insécurité."

"J’ai grandi en cité en Seine-Saint-Denis, à Sevran et à Villepinte. J’ai été confronté tous les jours à l’insécurité. J’ai vu comment ça se passait dans ces quartiers", développe Pierre, qui habite aujourd’hui Paris. Dans sa jeunesse, il a été victime d’homophobie parce que "maniéré et efféminé", et a déjà été agressé physiquement et verbalement. Il évoque immédiatement la "laïcité", un élément phare du discours du RN – en réalité un concentré d’attaques contre la seule religion musulmane : "Aujourd’hui, quand on voit les dérives, tout ce qui se passe avec le halal dans les cantines… Je trouve que l’islam prend de plus en plus d’ampleur. Je pense que c’est dû à une certaine population…"

Les hommes – tous cis – qui ont témoigné dans cet article font, comme Pierre, un lien entre insécurité et islam, laissant poindre leur peur, voire leur haine de la religion musulmane. Rien d’étonnant, selon la politiste et sociologue Virginie Martin : "Le RN avance des enjeux qui font énormément sens pour certains électeurs gays, notamment sur le sentiment d’insécurité, qu’ils relient à l’islam. Cet amalgame est un argument qu’a beaucoup répété le Front national [ancien nom du RN], et sous-entend qu’il y aurait un problème entre l’islam et l’homosexualité, car cette religion serait par essence homophobe", relève la chercheuse. "Ma grande priorité, c’est de lutter contre l’islam. Pour moi, il n’y a pas d’islam modéré, j’assume être islamophobe", lance Frédérick, Perpignanais de 45 ans. Ainsi, si certains évoquent une peur, voire un droit à la critique de l’islam, d’autres revendiquent ouvertement leur haine à son encontre.

"La sécurité d’abord"

Frédérick a une autre priorité : "Il faut mettre fin à l’immigration de masse, qui menace la sécurité de mon pays.” “Le RN est le seul parti qui propose de contrôler nos frontières, de remettre des douanes, estime Grégory, serveur gay d’Arras de 21 ans. Pour le moment, entre les fichés S, les armes, etc., on ne voit pas vraiment ce qui rentre." Pierre estime, lui, que ce n’est pas seulement une question de sécurité : "Il faut réguler l’immigration. C’est un problème économique : on n’a pas les moyens d’accueillir des étrangers." Il soutient également la préférence nationale, une vieille antienne du parti d’extrême droite. "Le Français doit être privilégié pour obtenir un emploi, bénéficier des aides sociales, etc. Il faut régler les problèmes des Français qui sont dans la souffrance et la pauvreté", ajoute-t-il.

Grégory, le jeune serveur d’Arras, embrasse les valeurs patriotiques prônées par le parti et pense que "Marine Le Pen veut redonner une valeur aux patriotes français." Mais si le RN séduit aujourd’hui jusque dans la communauté gay, c’est surtout grâce à la dédiabolisation du parti lancée par son actuelle présidente et fille de Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national. "Chez les jeunes générations, il n’y a plus le moindre souvenir de ce dernier, qui faisait peur aux enfants avec son bandeau sur l’œil", analyse Virginie Martin. Depuis 2012, le RN a été rajeuni, féminisé. Les outrances violemment homophobes de l’ancien leader du Front national semblent loin. Certains électeurs actuels de sa fille n’étaient même pas nés lorsqu’il qualifiait l’homosexualité "d’anomalie biologique et sociale" ou encore les séropositifs de "sidaïques". Ses sorties plus récentes ont d’ailleurs été soigneusement maintenues à distance par le parti.

Le passé oublié

À 47 ans, Franck se souvient de ces saillies verbales. "Si c’était Jean-Marie Le Pen ou Bruno Gollnisch [ancien vice-président du FN] qui avaient gardé les rênes, je n’aurais pas voté pour eux. Je les trouvais trop rétrogrades sur les sujets de société comme le mariage pour tous ou l’avortement." Le patriarche Le Pen n’a jamais eu l’oreille des gays, qui ne pouvaient guère pardonner ses injures et sa haine portée en étendard. Marine Le Pen, en revanche, s’applique depuis 2012 à faire oublier le passé de son parti. Autour d’elle, de nombreux hommes gays ont fait leur coming out : le député Sébastien Chenu ou encore l’ancien vice-président du Front national Florian Philippot. "Les leaders out jouent un rôle important, car il y a une identification possible. Non seulement le parti se dédiabolise, mais en plus il paraît presque gay friendly. Ça fait sauter un tabou"”, constate la sociologue Virginie Martin.

"Je connais plein d’homos qui, comme moi, voteront Marine Le Pen en 2022 ! assure Valentin, un Auxerrois de 20 ans, bisexuel. Elle a été dédiabolisée, les gens parlent d’elle et défendent ses idées." En juin, il votera pour Julien Odoul, le candidat du RN en Bourgogne-Franche-Comté. "Au collège, je me faisais traiter de ‘pédé’ par les Arabes, comme Julien Odoul qui avait fait le buzz car il avait reçu des insultes homophobes dans un restaurant"”, raconte-t-il. Ce jeune étudiant en BTS estime que le parti est le mieux placé pour régler les problèmes de sécurité et d’immigration "qui empêchent les LGBTQ+ de s’imposer dans la société". "Le RN prend la défense des personnes LGBTQ+", affirme-t-il.

"Il y a quand même des élus RN, comme Steeve Briois, qui sont homosexuels…"

Lorsqu’on le confronte aux relents homophobes du parti d’extrême droite, Gregory élude : "Il y a quand même des élus RN, comme Steeve Briois, qui sont homosexuels, donc je ne pense pas que le parti soit homophobe." L’opposition au mariage pour tous en 2013 ? Du passé. "Ils ne vont pas annuler tous les mariages qui ont déjà été célébrés. La loi a été votée, même si Marine Le Pen arrivait au pouvoir et qu’elle voulait revenir dessus, il y aurait des oppositions", espère-t-il tout en assurant vouloir voter pour elle.

Car le RN n’est pas un allié pour les droits LGBTQ+ : Marine Le Pen s’oppose à l’ouverture de la PMA aux couples de femmes lesbiennes et aux femmes seules, et qualifie la GPA de "dérive mortelle pour notre société". Gregory n’a pas d’avis sur la question : "Je ne suis pas du tout au courant de ce qu’est la GPA." Pour Frédérick, le Perpignanais, ces sujets ne sont pas une priorité. "Ma culture et ma civilisation sont en danger de mort, pense-t-il. Ce que je crains, ce n’est pas le recul de mes droits. Moi, je crains pour ma vie si l’islamisation de la France et l’immigration continuent." Franck est "pour la PMA, mais contre la GPA". Il se sent plus proche de la gauche sur de nombreuses questions économiques et sociales, mais pense qu’"on n’est pas obligé d’être d’accord avec tout" pour voter pour un parti, et qu’il s’agit de "se retrouver sur le principal". Une question de priorité, en somme. "Les violences envers la communauté gay sont le fait de la communauté musulmane plutôt que de l’extrême droite", assène-t-il sans preuves.

Les électeurs, rappelle Virginie Martin, ne sont pas faits d’un seul bois. Pour comprendre leur vote, il faut donc adopter une lecture intersectionnelle. "Plusieurs variables doivent être prises en compte : le genre, la sexualité, mais aussi l’origine, la culture, la classe sociale… Ainsi, dans le cas du vote RN chez les homosexuels, l’identité française va dépasser l’identité sexuelle", précise-t-elle. Les peurs, celle de l’insécurité, mais aussi celles "du déclassement, du chômage", entrent aussi en compte au moment de mettre le bulletin dans l’urne. "Le vote RN est relativement jeune et concerne plutôt des gens vivant hors des grandes métropoles de gauche, complète la sociologue. Et, au sein de la communauté, il est plus fort chez les gays que chez les lesbiennes." Effectivement, selon le sondage Ifop pour TÊTU, seules 7% de ces dernières annonçaient voter pour le RN en 2019.

Loin de la communauté

Si les électeurs gays du parti d’extrême droite assument aujourd’hui leurs positions, ces dernières ne sont pas vraiment acceptées par la communauté. "J’ai des potes LGBTQ+ qui sont du même avis que moi, mais c’est vrai que les jeunes sont beaucoup de gauche", explique Valentin, l’étudiant auxerrois en BTS. Résultat, dans ses relations, un tri s’opère : "Sur les applis de rencontres, je ne matche pas avec les gens qui ne veulent pas coucher avec des gens de droite." Un possible date a d’ailleurs tourné court quand la discussion est devenue politique. "Ce gars était pour Assa Traoré [militante antiraciste]… Moi, je lui parlais de la théorie du grand remplacement [théorie complotiste selon laquelle les élites remplacent la population européenne via l’immigration]. Donc on a arrêté de se parler", raconte-t-il.

Pour Frédérick, le problème, sur les applis, ne se pose pas. "La vie est faite de paradoxes : 90% des mecs avec qui je couche sont musulmans, note-t-il. La plupart sont mariés, mènent une double vie, veulent rester discrets. Moi, ça me va, je n’ai pas envie de m’attacher." Mais son discours d’extrême droite n’est pas toujours bien passé auprès de ses proches. "Vous n’imaginez pas le nombre de pseudo-amis que j’ai perdus, qui m’ont tourné le dos", se désole-t-il. Avant de voter pour le RN en 2005, il militait à Act Up, avait sa carte au Parti socialiste, était antiraciste, féministe, végétarien, roulait à vélo…, explique-t-il. Et ses amis n’ont pas apprécié son revirement. "Voter pour le RN, c’est presque un nouveau coming out, beaucoup plus difficile que le premier d’ailleurs, estime Frédérick. Vous vous rendez compte que les gens que vous pensez être ouverts et tolérants parce qu’ils sont gays ou de gauche sont en réalité les plus intolérants et les plus sectaires. Ils sont tellement persuadés d’être dans le camp du bien que, si vous ne pensez pas comme eux, vous êtes forcément un facho."

"Il faut montrer que le RN a toujours été opposé au progrès, que ce soit sur les questions du pacs, du mariage, de la pénalisation des actes homophobes…"

"C’est une vieille rhétorique d’extrême droite, note le sociologue Sylvain Crépon. Quand ils disent ‘on nous fait des leçons de tolérance mais on ne tolère pas nos idées’, c’est comme si finalement ils ne comprenaient pas, au nom de la tolérance idéologique, qu’un discours xénophobe ne passe pas. Il faut toujours dialoguer et essayer de convaincre, mais c’est à double tranchant : accepter ce discours, ça conforte le parti dans l’idée qu’il est un parti comme les autres, et ça conforte les électeurs dans le fait qu’ils sont dans un parti normal."

C’est pourquoi les associations LGBTQ+ doivent aussi contrer la propagande du RN. "C’est notre rôle de confronter les gens. Si on laissait penser que leur discours est anodin et qu’il ne génère pas de violence, ce serait injuste pour les gens qui le reçoivent et peuvent en être blessés", répond Matthieu Gatipon-Bachette, porte-parole de l’Inter-LGBT et président de l’association Couleurs gaies, basée à Metz, en Lorraine. Néanmoins, son porte-parole souligne qu’il est normal que "chacun puisse exprimer un ressenti" et pense que "le débat doit exister", y compris avec l’extrême droite. Chez les convaincus du RN, cette position d’équilibriste semble créer un sentiment d’exclusion qui nourrit leurs convictions… et leur vote. Seule solution pour Matthieu Gatipon-Bachette : "Il faut montrer que le RN a toujours été opposé au progrès, que ce soit sur les questions du pacs, du mariage, de la pénalisation des actes homophobes… Ils sont opposés à tous les progrès et, à l’échelle locale, comme à Metz, ils votent toujours contre les subventions pour les actions associatives concrètes." De bonnes raisons, donc, de ne pas baisser les bras. "On ne se résoudra jamais à renoncer à faire comprendre à ces électeurs que voter pour le RN, c’est être la dinde qui vote pour Noël", conclut-il.

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Crédit photo : Vaadigm Studio pour TÊTU