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chanson française"J’aurai toujours envie de parler des femmes" : Clara Luciani, sensible reine du disco

Par Antoine Patinet le 01/09/2021
Clara Luciani a sorti un nouvel album : "Coeur"

Cet été, particulièrement, on a tous eu envie de danser. Ça tombe bien, la Française Clara Luciani a sorti un nouvel album, Cœur. Rencontre.

>> Article paru dans notre numéro de l'été en kiosques << 

On avait laissé Clara Luciani avec "La Grenade", mise en garde entêtante à la gent masculine – "prends garde, sous mon sein la grenade" – qui avait propulsé la brune à frange dans le top 10 des rotations radio entre 2018 et 2019, avant son sacre comme artiste féminine de l’année aux Victoires de la musique 2020. Ce refrain a infusé partout, comme un slogan politique. Partagé sur les réseaux sociaux, brandi dans toutes les manifs féministes, collé sur les murs de nos villes… Et, comme tous les hymnes, il commençait à en agacer certain·es, qui attendaient avec impatience le deuxième album de l’artiste, Cœur, paru le 11 juin, pour pouvoir définitivement la mettre au placard avec d’autres "one hit wonder". On est désolé pour vous, haters, mais cela n’arrivera pas.

Le titre éponyme de l’album annonce la couleur : "L’amour ne cogne que le cœur", y scande-t-elle. "J’aurai toujours envie de parler des femmes, nous promet Clara Luciani, assise dans un canapé en velours. Des femmes, et d’amour." D’ailleurs, ce morceau sur les violences conjugales est peut-être le seul morceau vraiment politique de l’album. Depuis qu’on la connaît, Clara Luciani assume en tout cas de parler d’amour, un sentiment qu’elle décrit avec justesse comme complexe et incontrôlable. L’être aimé est unique dans "Tout le monde", mais à trop s’offrir, on se retrouve souvent à s’oublier soi-même. "Qui des deux va dévorer l’autre le premier ?" s’interroge-t-elle ensuite sur "Amour toujours". "Amour toujours… mais pas longtemps. Ça ferait un bon tatouage", lâche-t-elle, pleine d’autodérision.

Vive la variet’

Sous sa frange et sa réserve apparente de fille sage, l’Aixoise de 28 ans est beaucoup plus drôle qu’il n’y paraît. Chez elle, ni cynisme ni snobisme. Elle ne toise pas, s’exprime d’une voix douce, et glisse des "merci" qui ont l’air sincères quand on lui fait des compliments sur son disque. Elle y assume ses guilty pleasures, et remet le disco et la grande variété française au goût du jour : "Je viens d’un milieu populaire et j’ai toujours détesté le dédain qu’il peut y avoir envers les grands tubes d’hier et la chanson mainstream d’aujourd’hui. J’ai beaucoup d’amis musiciens, à Paris, qui regardent ça avec condescendance. Mais, moi, je fais des albums pour faire danser les gens, le plus de gens possible. Je veux être populaire."

Plus que populaire, cet album mélancodisco, taillé pour les fêtes où l’on chante à tue-tête, pourrait faire de Clara Luciani une icône gay. "Mon rêve ! Si je pouvais arriver, ne serait-ce qu’aux chevilles de Dalida…" se prend-elle à rêver. "Au revoir", l’une des rares ballades de l’album, raconte, comme "Mourir sur scène", les adieux de l’artiste au public. Elle cite Sheila, Sylvie Vartan, et Cloclo : "Les dernier·es qui ont flirté avec le disco. En France, on n’ose pas être dansant. Les airs entraînants apparaissent comme légers, mais c’est faux. La plupart des chansons, même très dansantes, ont une certaine profondeur, il faut juste s’attarder deux secondes sur le texte."

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Intemporelle

Clara Luciani, elle, s’attarde sur les siens. Et cela se sent. Les 11 titres du disque ont une allure folle. Mais, surtout, intemporelle. Rien ne semble emprunté au lexique du moment, ces "mots à la mode" dont elle s’amuse : "Tout le monde est ‘toxique’ ces derniers temps, non ?" Loin des rimes attendues des flux radiophoniques, elle prouve qu’elle est avant tout une songwriteuse dans la lignée des plus grands auteurs et autrices de chansons francophones. Il y a dans "J’sais pas plaire" une grâce poétique et gouailleuse à la Anne Sylvestre, et "Le Chanteur" – incursion dans l’érotomanie d’une fan persuadée que son idole est follement amoureuse d’elle – confirme qu’elle sait d’ailleurs raconter le monde avec autant de justesse qu’elle.

"Notre différence, c’est ce qui fait notre richesse, notre identité. Il faut la cultiver."

l’école, j’étais la fille bizarre, trop grande, on se moquait de moi. Les mondanités m’ont toujours mise mal à l’aise. Mais, maintenant, j’y vais comme je suis, explique-t-elle. Pourquoi passer une vie à faire semblant d’être issue d’une famille bourgeoise et à faire attention à bien lever le petit doigt quand je mange un canapé au saumon ? Notre différence, c’est ce qui fait notre richesse, notre identité. Il faut la cultiver. En être fier·es."

Esthétique Demy

À l’heure du RnB, du coton confortable des joggings et des sneakers à plateforme, son album disco et ses chemises à cols pelle à tarte semblent à des années-lumière de la mode. Son attachée de presse vient checker : "Tout se passe bien ? – Pas du tout, il a dit que je n’étais pas à la mode !" répond­-elle en riant. "Je suis restée bloquée à Rochefort en 1966, reprend­-elle, évoquant sa passion pour le cinéma de Jacques Demy. Sans lui, ma vie aurait été différente. La première fois que j’ai vu Les Demoiselles de Rochefort – l’institutrice avait emmené toute la classe au cinéma –, ça a été un déclic musical, mais aussi visuel, qui a forgé mon esthétique."

Alors elle a convoqué le soleil et ses idoles, fait un disque lumineux, profond, et, il faut le dire, réussi. Le premier single, "Le Reste", est déjà annoncé comme l’un des tubes de l’été. Pourtant, elle a hésité. "Je ne peux pas oublier ton cul", y écrit-elle à un ancien amoureux. "Je me suis demandé si cela me ressemblait d’écrire ce mot. Et puis mon père m’a dit ‘ce n’est pas joli ce mot dans ta bouche’, et ça m’a conforté dans le fait qu’il fallait que je le dise. Si j’avais été un garçon, personne n’aurait fait attention", estime-t-elle. Un peu de female gaze, ça ne fait pas de mal. Pour rire, on lui demande quel chanteur français a le plus beau cul : "Le seul qui l’ait exposé fièrement, c’est Julien Doré, c’est le seul qu’on ait vu. On demande à en voir d’autres ! On peut lancer un hashtag ?” dit-elle en riant. Ami·es de la chanson française, vous savez ce qui vous reste à faire. #ClaraLucianiTETUChallenge.

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Crédit photo : Alice Moitié