télévision"Il est elle" sur TF1 : la transidentité pour les cisnuls ?

Par Olga Volfson le 01/11/2021
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Avec le téléfilm "Il est Elle" programmé ce lundi 1er novembre, TF1 prouve qu'elle fait des efforts, en choisissant notamment une actrice trans, Andréa Furet, pour le rôle d’Emma au centre de l’histoire. On revient de loin... même s'il reste encore du chemin.

En 2017, TF1 présentait Louis(e), série consacrée à la vie d’une femme trans, incarnée par une comédienne cisgenre (c'est-à-dire non-transgenre). Cette proposition avait alors reçu un accueil mitigé. Car s’il était nettement mieux de donner le rôle à une femme cis qu’à un homme - comme c’est hélas souvent le cas au cinéma - il eût surtout été préférable qu’elle soit jouée par une personne concernée.

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Quatre ans plus tard, le téléfilm Il est Elle est programmé par la chaîne en première partie de soirée ce lundi 1er novembre. Rien qu’au titre, on craint encore une épreuve, car comme pour Louis(e), cette dénomination laisse planer un doute insupportable sur le genre de l’héroïne trans, pourtant bien au clair sur qui elle est. Il n’y a qu’à faire le tour des articles de la presse généraliste à son sujet pour relever que nos consoeurs et confrères journalistes choisissent systématiquement d’utiliser le genre masculin et le deadname (ancien prénom, au mauvais genre, d’une personne trans) pour évoquer Emma, lycéenne dont on nous raconte le début de transition. Alors, chez TÊTU aussi, on a visionné la fiction en deux parties de 45 minutes, librement inspirée de la BD Barricades de Charlotte Bousquet et Jaypee… et elle soulève des questions.

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Andréa Furet, une femme trans dans le premier rôle

Cette fois-ci, la production a fait appel à une jeune actrice trans, Andréa Furet, pour le premier rôle. Un casting bienvenu, même s'il est accidentel. En effet, la production recherchait au départ "un garçon ou une fille androgyne", a raconté Andréa dans une interview à Télé Loisirs. Il lui a d’ailleurs été confié qu’elle avait été choisie "pour [sa] prestation", surtout "pas parce qu’il y avait un parallèle entre l’histoire du téléfilm et [sa] vie personnelle".

Mais heureusement, Andréa Furet était bien là, devant la caméra mais aussi derrière, où elle a pu intervenir sur l’écriture et probablement limiter la casse. "J’ai demandé au réalisateur et aux scénaristes de changer quelques expressions", a-t-elle confirmé dans ce même entretien. Ainsi, dans la continuité d’une scène, on entend aussi bien qu’elle a été "assignée au mauvais genre à la naissance" que "née dans le mauvais corps" - expression dénoncée par les personnes trans depuis des années et que la jeune femme "déteste" elle aussi. "Quand on dit mauvais corps, ça sous-entendrait que notre corps est mauvais, alors que le corps des personnes trans n'a rien d'anormal. Mais les gens font une fixette sur les attributs, car on vit dans une société très binaire", a-t-elle expliqué à LCI à ce propos.

Envie de bien faire chez TF1

Si le choix du titre et des éléments de langage autour du film ainsi que les révélations sur le casting ont de quoi refroidir une audience informée, on peut toutefois noter une sincère envie de bien faire de la part de la production. Sur le smartphone d’Emma, les apparitions d’une youtubeuse trans qui apporte une vision militante de la transidentité, sans concession aucune pour la transphobie, ont par exemple été utilisées de manière intelligente et sensible. On peut aussi voir la mère de l’adolescente chercher sur sa tablette des renseignements via le site de l’Association Nationale Transgenre. Les cis aux manettes ont fait leurs devoirs, donc, et les téléspectateurs·rices pourront se saisir de ces vraies ressources semées le long du téléfilm.

Autre point positif, le film aborde la question des bloqueurs de puberté, qui permettent de mettre en pause les changements physiques survenant à l’adolescence afin de faciliter la transition future des jeunes personnes trans. Un travail nécessaire - notamment quand le film rappelle que leurs effets sont réversibles - alors que l'autodétermination des enfants trans est un sujet qui monte de plus en plus chez les transphobes du monde entier. En France, où nous sommes coincé·e·s entre un candidat d’extrême droite qui compare les transitions aux expériences nazies et un ministre de l’Éducation nationale qui refuse de s’impliquer réellement pour les élèves trans à l’école, ce moment de pédagogie est tout à fait bienvenu.

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"Il est elle" pêche par ses ficelles

Si ces passages réfléchis peuvent réellement prétendre à l’ambition affichée de "faire changer de regard sur les transidentités", la mise en scène reste relativement grossière. Une telle emphase sur la "souffrance" de la famille d’Emma était-elle indispensable ? Si sa mère, qui malgré ses doutes et ses maladresses, la soutient, pourquoi fallait-il faire de son père une caricature aussi agressive de la masculinité hétérosexuelle et toxique ? Cette ficelle de "bon flic, mauvais flic" sert surtout de prétexte à un déversement de transphobie sur la protagoniste. Que nous disent ces choix ? Que les personnes cisgenres ne pourraient pas ressentir d’empathie à son endroit sans qu’elle soit martyre ? L’énonciation des risques de suicide chez les personnes trans par la mère n’était manifestement pas assez dramatique.

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La conclusion de la seconde partie d’Il est Elle, c’est la rédemption de la figure paternelle qui finit par accepter sa fille et à en être fier, malgré la violence et la transphobie dont il a fait preuve durant tout le film. Un happy end amer, donc.

Le défaut du cis gaze

Le défaut principal de ce téléfilm réside en fait dans l’omniprésence du cis gaze, soit une vision cisgenre (plus ou moins violemment transphobe) des transidentités. Tout comme le male gaze - vision masculine des femmes à différents degrés de sexisme - a été théorisé par des activistes féministes, le cis gaze l’a été par des militant·e·s trans. Il a d’abord été introduit par les autrices Galen Mitchell et Julia Serano, puis étoffé par Charlie Fabre, Co-fondateur de Représentrans et chercheur en études trans. À la manière du test de Bechdel-Wallace, qui donne une indication sur l’invisibilisation des femmes et le sexisme d’un récit, le test du cis gaze permet de se faire une idée sur le potentiel transphobe, malveillant ou non, d’une fiction… Si, sur 20 critères, une oeuvre en coche 3, elle est porteuse de ce fameux cis gaze. Sans dévoiler l’intégralité du scénario, disons qu’Il est Elle en coche entre 11 et 12, selon les interprétations possibles pour l’un des points.

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Commencer et finir le film sur fond de Born This Way de Lady Gaga, justifier la légitimité d’Emma en appuyant sur le concept psychiatrisant de dysphorie de genre, montrer des gros plans de scarification, insister sur l’effet "avant/après" de la transition, tout cela part sans aucun doute d’une bonne intention. Celle d’une volonté un peu naïve de créer de la pitié et, idéalement, de la sympathie chez un auditoire non-informé sur les transidentités... mais comme toujours, l'intention seule n'est pas suffisante. Le résultat est que Il est Elle reste un film par et pour les personnes cisgenres. S’il leur ouvre les écoutilles, tant mieux ! Même s’il faudra encore détricoter derrière les stéréotypes investis à l’écran. Mais il n’apportera a priori pas grand-chose aux personnes concernées, qui connaissent déjà trop bien les violences transphobes romantisées dans ce processus narratif.

Pour finir, on se réjouit sincèrement de cette opportunité pour Andréa Furet, récompensée du Prix de la Meilleure interprétation féminine au Festival de Luchon, que l’on a hâte de découvrir dans ses prochains rôles.