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témoignagesChemsex et perte de contrôle : proches d'addicts, ils racontent la spirale infernale

Par Félicien Cassan le 05/11/2021
Chemsex : face à l'addiction, les proches en descente

De plus en plus d’hommes gays pratiquant le chemsex, en particulier le slam, perdent le contrôle de leur consommation de drogue. Parmi eux, certains en meurent, sans chiffres officiels pour mesurer le phénomène. En l'absence de politique de prévention nationale solide, les proches et les aidants se retrouvent souvent démunis.

Disparaître. Pour un marathon de sexe, pendant un, deux jours, souvent tout un week-end. Les drogues de synthèse et les “hey” qui partent à la chaîne sur Grindr ou Scruff remplacent alors volontiers le sommeil. Quand l’autre s’éclipse de plus en plus “loin” et de plus en plus souvent, le partenaire ou les proches envoient des bouées de sauvetage, puis des appels au secours, avant souvent de se résigner et d’assister, impuissants, à la valse fascinante et déprimée de l’addiction. Face au phénomène du chemsex, l’entourage des consommateurs se sent bien démuni.

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Mon expérience personnelle a bâti les fondations de ce récit, me permettant d’accueillir avec une certaine sérénité les mots d’hommes fébriles, d’amis fidèles restés envers et contre tout “anges gardiens”, ou d’ex-consommateurs interrogés pour cet article. Mon mari, qui a 58 ans, est un “ancien” accro à la méthamphétamine – aussi appelée crystal meth, ou Tina. Cette drogue de synthèse, revenue sur le devant de la scène avec la série Breaking Bad, fait des ravages dans la communauté gay américaine depuis presque trente ans. J’utilise ici l’adjectif “ancien” avec un optimisme quelque peu naïf : je sais bien que cette partie de lui l’accompagnera jusqu’à la tombe. Si l’on en croit les conséquences irréversibles sur son corps, son esprit et sa libido, les traces du slam (l’injection de drogue en intraveineuse), pratiqué avec plus ou moins d’intensité depuis une vingtaine d’années, le définissent et le hantent.

Dans l’immense famille des addictions, celles issues du chemsex (contraction de chemical sex), c’est-à-dire le fait de consommer des stupéfiants dans un contexte sexuel, ressemblent aux autres pour les “aidants”. Amis, amants, parents, on pense tous, pendant un certain temps, pouvoir jouer les sauveurs. On appelle parfois les hôpitaux ou les dealers pour amorcer des conversations sans retour lorsque l’objet de notre affection ne donne plus de nouvelles. “On commence par aider en ami puis on finit froid, avec la distance d’un médecin qui s’attacherait aux faits, rien qu’aux faits, raconte Thomas, dont le meilleur ami est pris depuis quelques années dans une spirale infernale qui lui a fait quitter son job et ses potes avant de se terminer par une grave dépression, assortie d’une très récente embolie pulmonaire. Je suis le seul à être resté, quand tous les autres amis se sont petit à petit éloignés. La prochaine étape après cette thrombose, j’en ai peur, c’est la mort”, lâche-t-il, fatigué.

Slam et prise de risques

Alain, contacté via l’application de rencontres Scruff, a préféré se protéger. Lorsque son petit ami a commencé à fréquenter les soirées chemsex, il lui a posé un ultimatum avant, finalement, de partir. “On buvait, prenait de la coke et partouzait ensemble, c’était fun et bon enfant. Mais, à partir du moment où il a commencé à s’injecter les produits, c’est comme s’il avait cassé quelque chose entre nous, se souvient-il. Notre vie sexuelle s’est dégradée très vite, et c’est ce qui m’a poussé à fuir. J’étais déjà veuf, en partie à cause de l’addiction à l’alcool de mon ex-compagnon, et je ne voulais pas revivre quelque chose d’aussi toxique. Aujourd’hui, j’en ai un peu honte mais j’ai déménagé et bloqué son numéro, ce qui ne m’empêche pas d’imaginer parfois les pires scénarios à son sujet.” Face à des comportements devenus incontrôlables, chacun réagit comme il peut.

Comme on est une communauté qui en a vu d’autres, on apprend à laisser l’autre gérer ses démons et ses limites, car, parfois, cela suffit. “Les accidents sont de plus en plus médiatisés, mais la majorité des personnes que l’on reçoit en consultation n’a pas de difficultés à gérer sa consommation”, tentent de rassurer Pierre Cahen, sexologue, et Léon Guillou, infirmier spécialisé en addictologie. Ils interviennent tous deux au Checkpoint Paris, un centre de santé sexuelle dédié au dé- pistage et à la réduction des risques. “Comme dans toute addiction, la potentielle situation à risques va vraiment dépendre de la façon dont la personne la gère, si elle est désocialisée ou non, si la drogue l’empêche d’avoir une vie sexuelle en dehors du chemsex ou non, détaillent-ils. Il existe autant de profils que d’usagers.” De plus, un tiers des consommateurs serait des hommes séropositifs, des survivants habitués à naviguer entre les obstacles. Sur son blog, le psychanalyste Vincent Bourseul parle à ce sujet d’une “tentative de subversion de la jouissance”.

"La fréquence me fait plus peur que la potentielle toxicité de chaque produit."

L’ami/amant apprend, se renseigne, il rationalise et évite de tomber dans le piège de l’inutile guerre à la drogue, qui ne voit les usagers que par le prisme de leur rapport à l’illégalité. “Si tu commences à faire une hiérarchie entre les produits, tu ne t’en sors plus, et ça en dit beaucoup plus sur toi que sur ton mec, qui va s’éclater tous les week-ends, estime Matthieu*, dont le copain disparaît de temps en temps sans que ça le fasse flipper outre mesure. Je me fous de ce qu’il prend. Ce qui m’intéresse, c’est comment il le prend, et avec qui. La fréquence me fait plus peur que la potentielle toxicité de chaque produit.” Son analyse, que je partage, a sauvé mon mariage.

Cependant, beaucoup ne parviennent pas à se débarrasser de l’incompréhension, de l’inquiétude et de la peur, conjuguées ici avec la honte, le souvenir hantant des années sida, les stigmates intériorisés et les discours bien- veillants sur des consommations raisonnées. “Tous les types vous diront qu’ils gèrent, jusqu’à ce qu’ils ne gèrent plus du tout”, avertit Antoine*. Lui-même explique n’avoir “pas touché le sol” pendant cinq ans d’orgies. “Comme je n’avais pas un fond dépressif, que j’avais un boulot qui me plaisait et que j’étais en couple, je considère ces années comme les plus belles de ma vie. Sexuellement, c’était incomparable, assure-t-il. Mais je me suis ramassé comme une merde quand j’ai compris trois choses : qu’un accident était très vite arrivé, qu’il me serait difficile d’arrêter seul, et que j’allais perdre mon mec. J’ai dû faire le deuil de cette période où je me voyais pourtant comme un super-héros à qui rien de mauvais ne pouvait arriver.”

"Vivre et baiser plus fort"

Bien qu’il ait cessé sa consommation il y a plus de quatre ans, il en parle avec la même nostalgie nerveuse dans les yeux que mon époux, pour qui le chemsex a constitué une porte de sortie et un monde enchanteur pendant presque vingt ans. Concrètement, avec l’addiction comme barrage, nous avons mis des années à construire une relation de confiance afin que la stigmatisation liée à son état soit la plus légère possible, et que sa situation ne soit ni rédhibitoire ni une responsabilité pour moi. Mais je mentirais si je disais que je n’ai pas, plusieurs fois, pensé à prendre mes jambes à mon cou, au moins les deux premières années, notamment quand le poids de la honte était trop fort pour assumer sa vérité....