[Article à retrouver tout l'automne dans le magazine de têtu·, ou sur abonnement.] Les films Totally Fucked Up, The Doom Generation et Nowhere reviennent au cinéma ce mercredi 17 septembre. Et trente ans après sa sortie, cette trilogie queer et barrée de Gregg Araki s’avère toujours aussi pertinente.
Mylène Farmer l’a chantée, Gregg Araki l’a mise en scène. La génération désenchantée est à bien des égards celle que l’on retrouve dans Totally Fucked Up, The Doom Generation et Nowhere. Trois longs métrages sortis respectivement en 1993, 1995 et 1997, et qui constituent la trilogie Teenage Apocalypse. Alors trentenaire, le cinéaste californien y prend le pouls d’une jeunesse qui n’adhère plus au rêve américain, et a fait du cynisme sa langue maternelle.
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Sortis dans l’ère post-Reagan, ses films donnent une incarnation à une génération qui encaisse le contrecoup de cette présidence marquée par un retour aux valeurs “traditionnelles”, un fossé de plus en plus large entre les classes sociales et le traitement calamiteux de l’épidémie de sida. "Je voulais explorer les problèmes auxquels étaient confrontés les jeunes homos dans les années 90”, explique aujourd’hui simplement le réalisateur à propos du premier volet, ou les vies rock’n’roll entrelacées de six ados queers. Dans le deuxième, qu’il a voulu “radical, punk et hors la loi”, un couple de lycéen·nes se fait entraîner par un vagabond sexy dans une cavale érotico-brutale. Le dernier, plus “lynchien”, suit une bande d’étudiant·es en quête de sens et d’amour à Los Angeles.
Adolescence écorchée
En apparence résignés, les personnages appliquent un mantra simple autant que désabusé : “Fume avant que la vie ne te fume.” Une urgence de vivre anime ces écorchés vifs qui veulent profiter de tout, des plaisirs de la chair aux drogues les plus dures, sans jamais s’en justifier ni s’en excuser. Pas de comptes à rendre – les parents sont aux abonnés absents – et encore moins de bienséance. Les insultes fusent, qu’elles soient à prendre ou non au premier degré, et la tendance est constamment à l’exagération dramatique. Comme dans cette scène de The Doom Generation où Rose McGowan, jouissive en pimbêche séductrice, lâche, excédée : “Si j’ai perdu mon briquet, je me taille les veines.”
La violence verbale n’est cependant rien face à celle que subissent de plein fouet les ados de Gregg Araki. Troubles alimentaires, viol, démembrement, castration au sécateur… Rien ne leur est épargné ! Face à ces atrocités, c’est pourtant l’apathie. Dans Totally Fucked Up, deux jeunes gays parlent d’un meurtre homophobe, et du père de la victime qui aurait déclaré son fils “mieux mort que queer”. Dans un détachement le plus total, l’un des deux réagit : “Ça fait chaud au cœur.” Il y a un écho étonnamment contemporain dans ce cynisme comme masque au spleen générationnel.
Araki, cinéaste de la fluidité sexuelle
Avant-gardiste ou visionnaire, le cinéaste a visé juste dès les années 90 pour dépeindre une sexualité fluide, débarrassée des barrières hétéronormées. “Pour les jeunes artistes queers comme moi, Todd Haynes ou Tom Kalin (Swoon, 1992), notre homosexualité était tellement inhérente à notre sensibilité créative que, naturellement, ce point de vue faisait partie intégrante de nos projets”, analyse le cinéaste. Un autre écho à la jeunesse d’aujourd’hui : pour les ados sulfureux d’Araki, c’est le plaisir et l’exploration d’abord, les étiquettes après – sinon jamais. “Il ne s’agit pas de pornographie ni d’exciter le public, ni même d’être sexy, reprend-il, revendiquant une filiation avec les films d’Almodóvar des années 80. Il s’agit de ces moments d’intimité où l’on voit vraiment la vraie nature des gens. Les personnes avec qui vous avez couché, même si ce n’était qu’une aventure d’un soir, vous connaissent d’une manière que même votre mère ou votre meilleur ami ne connaissent pas, d’une manière très brute.”
Dans les deux derniers volets de sa trilogie, Araki s’attarde sur un couple hétérosexuel perturbé par l’arrivée d’un autre homme… Le triangle amoureux bi, un motif devenu récurrent dans sa filmographie et qui était déjà la trame de son tout premier long métrage, le méconnu Three Bewildered People in the Night, sorti en 1987. Des regards appuyés, du rentre-dedans assumé : ses personnages masculins n’ont pas froid aux yeux, et les hétéros sont curieux. “Des gens m’ont souvent dit que mes films les avaient rendus gays, avait confié le cinéaste. Je prends ça pour un énorme compliment.”
De l'espoir, malgré tout
L’œuvre d’Araki est souvent comparée à celle de Larry Clark, dont les films Kids et Ken Park sortent également au milieu des années 90. Mais là où Clark mobilise une approche dure et réaliste pour dépeindre une jeunesse sans espoir, happée par le vice et l’autodestruction, Araki invite une esthétique camp et colorée et laisse la place, sous le vernis nihiliste, à une forme de romantisme et peut-être même d’espoir.
Dans les trois films, l’acteur fil rouge de la trilogie, James Duval, incarne ainsi des personnages qui aspirent à être sauvés : par une étreinte, une émotion, une connexion… “Tout ce que je veux, c’est être heureux pendant, genre, une seconde”, soupire-t-il dans Totally Fucked Up. Idem dans Nowhere : “Je sais qu’il doit bien y avoir quelqu’un, là, dehors. Juste une personne dans cet énorme univers horrible et malheureux qui peut me prendre dans ses bras et me dire que tout va bien aller.”
Dans ce même film, Dark, le protagoniste, ne cesse d’apercevoir un alien reptilien dans les rues de Los Angeles. C’est la première fois qu’Araki fait apparaître la figure de l’extraterrestre – et pas la dernière, puisqu’elle reviendra dans Kaboom en 2010, puis dans sa série télévisée Now Apocalypse en 2019. En plus d’ajouter une dimension surréaliste à ses films, cette créature symbolise à la fois celui qui n’est pas à sa place et la conviction qu’il existe peut-être, ailleurs, quelque chose de mieux. À notre époque, marquée par les crises et le doute, la jeunesse a sans doute envie d’y croire à son tour. Ça tombe bien, le triptyque revient dans les salles, en version restaurée !
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Crédit photo : Capricci