livresPourquoi relire "Les Oranges ne sont pas les seuls fruits"

Par Laure Dasinieres le 16/07/2026
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Devenu un classique de la littérature lesbienne, Les Oranges ne sont pas les seuls fruits puise dans l'enfance de Jeanette Winterson pour raconter l'émancipation d'une adolescente élevée dans le fondamentalisme religieux. Un roman incontournable à glisser dans sa valise cet été.

"Toute vie est une réécriture, nous nous réinventons en nous racontant." Un demi-siècle avant cette interview parue dans le magazine Vogue, Jeanette Winterson naît à Manchester en 1959. Elle est adoptée six mois plus tard par les Winterson, un couple de pentecôtistes d’Accrington, une ville ouvrière du nord de l’Angleterre. "Mon père aimait regarder les matchs de catch, ma mère, elle, aimait catcher ; peu importe contre qui ou quoi. Elle était toujours prête à monter sur le ring", écrit l’autrice en incipit de Les Oranges ne sont pas les seuls fruits.

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Paru en 1985, c'est le premier livre semi-autobiographique de l'écrivaine, qui y pose le décor d’une enfance sous l’autorité d’une mère sévère, mal-aimante et, bien souvent, maltraitante. Un tyran domestique qui ne tolère que la Bible pour lecture, et n’ayant pour seule ambition que de faire de sa fille une missionnaire chrétienne.

Si elle se plie souvent à l’éducation et aux croyances d’une matrone qu'on dirait tout droit sortie d’un roman de Roald Dahl, la jeune Jeannette est une enfant brillante, dotée d’un fort esprit de contradiction et d’une capacité à vivre en marge. Elle se prend très tôt de passion pour les livres, qu’elle cache sous son matelas. Un stratagème dont la découverte provoquera un autodafé de la bigote enragée.

La rupture survient à l’adolescence. Jeanette aime les filles. Une orientation qui s’impose naturellement à elle, moins à sa mère. Après avoir tenté de séparer les hirondelles, celle-ci soumet sa fille à une forme de "thérapie de conversion", l’exorcisme passant ici par la privation de nourriture et de chauffage pendant trois jours. Jeanette ayant gardé le diable au corps, elle est chassée du domicile familial.

Autofiction

Ce conte cruel est-il une pure fiction ou la réalité ? Les deux ? L'écrivaine ne démêle pas. Poursuivant cette entreprise littéraire de réécriture autobiographique, elle publie, près de trente ans plus tard, en 2012, Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? Ici, elle revisite plus ouvertement son histoire, sans les fards cette fois du récit romanesque. Elle y écrit : "On me demande souvent, à la manière des QCM, ce qui est ‘vrai’ ou ‘faux’ dans Les Oranges. […] Je suis incapable de répondre à ces questions. Je peux dire qu’il y a dans Les Oranges un personnage surnommé Elsie-les-Miracles, qui s’occupe parfois de la petite Jeanette et sert de rempart poreux contre Mère, la force-née. J’ai créé ce personnage parce que je ne pouvais pas supporter qu’elle ne soit pas dans l’histoire. Je l’ai créé parce que j’aurais souhaité que les choses se passent ainsi."

Ce roman serait-il, pour Jeanette Winterson, une tentative de se forger de faux souvenirs, de négocier avec ses traumas en déjouant un héritage trop lourd à porter ? "Le problème avec un livre, c’est qu’on ne sait jamais ce qu’il contient avant qu’il soit trop tard", taquine l’ouverture de Pourquoi être heureux… Les réponses appartiennent à l'autrice. Reste un roman fondateur, qui continue de toucher l'âme queer avec son humour mordant et son souffle de tendresse légère malgré son sujet. Succès dès sa parution, le roman a été adapté en 1990 par la BBC. L'année dernière, le Times a annoncé la préparation d'une adaptation musicale outre-Manche, par la Royal Shakespeare Company. Le message reste d'actualité : les oranges ne sont toujours pas les seuls fruits.

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