livres"Les Forces" de Laura Vazquez : la douceur brute d'un grand roman lesbien

Par Laure Dasinieres le 31/12/2025
Laura Vasquez est l'autrice du roman "Les Forces".

La romancière et poétesse Laura Vazquez a reçu le prix Décembre 2025 pour Les Forces, un grand roman queer tragi-comique aussi brut que réconfortant, entre récit initiatique et déambulation philosophique.

Il y a quelque chose de presque intimidant à ouvrir Les Forces, le nouveau roman de la poétesse et romancière Laura Vazquez, en cette fin d’année 2025. Sorti au mois d’août, le livre paru aux éditions du sous-sol a rencontré un franc succès critique, remportant les prix Décembre, Blù Jean-Marc Roberts et Les Inrockuptibles. On en débute donc la lecture avec une impatience gourmande.

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"Les heures étaient longues dans mon enfance et je ne me suis pas tuée." D’emblée, le ton est donné d’un récit où l’humour côtoie le plus profond désarroi, et dont l’ultralucidité de la narratrice oscille entre distance ironique et vertige existentiel. Après avoir quitté le domicile parental, celle-ci fait la rencontre, dans un bar lesbien, d’une vieille pythie saphique qui l’invite à faire un étrange périple : un voyage à la rencontre de personnes qui touchent du doigt la mort…

Forces queers

Pour la jeune femme, qui peine à trouver sa place dans le monde et à lui donner un sens, la suite fait figure de roman d’apprentissage. Mais Les Forces est avant tout une déambulation philosophique, dense et joueuse, nourrie de références. Laura Vazquez convoque ainsi Wittgenstein – sans doute l’un des philosophes les plus drôles et les plus tragiques – mais aussi Kant, Rousseau, Simone Weil, Platon, Beckett ou Kierkegaard afin d’interroger notamment la manière dont le langage façonne le réel. Ce faisant, l’autrice forge sa propre langue : Les Forces tient autant du roman que du poème en prose.

Chez l’écrivaine, Marseillaise d’adoption, le verbe résonne, envoûte, parfois emprisonne autant qu’il emporte. On se surprend souvent à lire à voix haute ce texte qui appelle l’oralité ; l’expérience est jubilatoire d’une écriture qui s’écoute autant qu’elle se lit, se savoure autant qu’elle se déchiffre. Bien que Laura Vazquez ne se revendique d’aucune influence – si ce n’est de Kafka –, on pense à Virginie Despentes pour la scansion haletante et l’exploration des marges, mais aussi à Maggie Nelson pour la prose exigeante, la poétisation du quotidien et le mélange des genres.

Ces échos ne sont pas anodins. "Littérature lesbienne" n’est pas une simple étiquette appliquée au travail de Laura Vazquez : on retrouve chez elle une volonté farouche de ne pas entrer dans le moule, de ne pas chercher à plaire à tout prix, tout en cultivant une certaine douceur et une forme de bienveillance à l’égard du monde. Les Forces est aussi, plus largement, le reflet d’une expérience queer : l’autrice retranscrit avec brio ce sentiment d’étrangeté, cette impression de faire partie du monde sans parvenir pleinement à s’intégrer à la communauté humaine. Son roman est de ces livres qui se lisent une première fois d’une traite, sans reprendre son souffle, et qui se rouvrent ensuite régulièrement, pour le plaisir de savourer un passage, une phrase, une idée – comme on retourne à un lieu familier dont on n’a pas fini d’explorer les recoins.

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Crédit photo : Yohanne Lamoulère, CC via Wikimedia

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