Avec son air de Jeanne d'Arc moderne et ses textes qui n'envoient pas dire ce qu'elle a sur le cœur, Gervaise allie le style à la parole. La chanteuse sort La Pudeur, son premier album.
"J’avoue, j’aime pas être là où on m’attend", chante Gervaise. Une ligne de conduite plus qu’une posture. Derrière l’efficacité de ses mélodies, souvent calibrées pour rester en tête, la jeune femme porte un refus des trajectoires attendues (couple, enfants…) aussi bien que des normes corporelles et des interactions sociales convenues. Cette tension entre accessibilité pop et rejet des cadres est au cœur de son projet artistique.
Élevée par une mère comédienne, la chanteuse de 35 ans a grandi sur les planches. Après des études en musicologie à Dijon, Gervaise a d’abord affûté son franc-parler en composant deux EP. Dans Humeur Vive (2018) et Chair Tendre (2023), elle déploie une électro-pop incisive pour dénoncer les injonctions patriarcales, en particulier celles qui régissent l’apparence des femmes. Avec "J’le féminin", titre d’ouverture du second, elle incarne une féminité libre, mouvante, affranchie du regard masculin : "J’le fais à ma manière, j’le fais même si ça peut te déplaire (...), jamais fée, plutôt un peu sorcière."
Corps-à-corps de femme
Est-ce une manière de se donner du courage face aux insécurités qui persistent ? Le rapport au corps traverse ses chansons comme son podcast, également nommé Chair Tendre, où elle l’interroge avec les personnes invitées. Cette relation d’amour-haine à son enveloppe remonte à l’enfance, explique-t-elle. Et si l’on en croit "Fuck mon corps", la bataille n’est pas terminée : "Ma féminité qui dépasse, j’en fais quoi ? (...) Je lutte, je me bats avec moi-même – quelqu’un sait-il comment on s’aime ?"
Depuis ses débuts, Gervaise avance en funambule entre affirmation de puissance et exposition de ses fêlures. Loin de la freiner, ces dernières semblent la pousser à aller plus loin. Il y a dix ans, alors qu’elle donne ses premiers concerts, elle s’essaie aussi à l’effeuillage burlesque sur scène. Dans les cabarets parisiens, au contact des queens et kings de la scène drag, elle déconstruit peu à peu sa vision de la féminité. "Quand je suis sortie de ma vingtaine, j’avais des cheveux longs, des jupes patineuses et des ballerines. La scène queer m’a fait réaliser que j’en avais marre, que je voulais casser ces codes du féminin. C’est à ce moment-là que j’ai coupé mes cheveux", retrace-t-elle.
De son enfance, Gervaise a gardé un sens aigu de la mise en scène et un goût du costume. Sur l’affiche de son premier album de douze titres, La Pudeur, sorti cette année, la voilà qui arbore une coupe au bol et une armure stylisée, telle une Jeanne d’Arc moderne, à la fois forte et fragile. "En écrivant, appuie-t-elle, je me suis rendue compte que je ne m’étais jamais autant livrée sur mes sentiments et mes failles."
Lâcher la pudeur
Son nouveau défi : passer à l’effeuillage émotionnel. "J’aime incarner une femme badass, mais là j’ai besoin d’autre chose", explique-t-elle. Dans "Je suis née ", extrait de son album, elle lance : "J’ai pas plus de démons que les autres, j’ai juste le temps d’y penser." D’où viennent-ils, ces monstres intérieurs qui irriguent son œuvre ? Au-delà de ses complexes, ses textes laissent entrevoir une blessure plus ancienne : l’alcoolisme de son père, qu’elle évoque brièvement dans "Journal intime" ou "Fame " – "Quand mon père criait le soir, je chantais dans le noir, pour mieux me défendre."
Elle n’en dit pas davantage. Faute, pour l’instant, de mots justes pour s’adresser à lui. À cet endroit, la pudeur résiste encore, mais peut-être pas pour longtemps : "Ça viendra. Je suis assez apaisée avec ça, et je pense que ça touchera beaucoup de personnes." Lorsqu’elle se demande en chanson : "Devant vous lâcher la pudeur, est-ce que je vais y arriver ?", on a envie d’y croire. Après tout, comme elle aime le rappeler, Gervaise signifie "prête au combat".
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Crédit photo : Julie Michelet