cinéma"À voix basse", portrait doux-amer de l'homosexualité en Tunisie

Par Florian Ques le 21/04/2026
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Cinq ans après Une histoire d'amour et de désir, la réalisatrice Leyla Bouzid retourne dans sa Tunisie natale avec À voix basse, au cinéma ce mercredi 22 avril. Un récit de deuil particulièrement riche où s'entrelacent poids des traditions, sexualité réprimée et fantômes du passé.

Dans À voix basse, le nouveau long-métrage de la cinéaste franco-tunisienne Leyla Bouzid (Une histoire d'amour et de désir) en salle ce mercredi 22 avril, tout commence avec un décès – celui de Daly, retrouvé mort dans la rue, à moitié nu. Lilia, sa nièce vingtenaire qui habite à Paris depuis plusieurs années, retourne à Sousse, en Tunisie, pour les funérailles. Elle remarque très vite que tous les membres de sa famille, à commencer par sa propre mère, ne veulent pas dissiper le flou autour des circonstances de la disparition de son oncle. Face à cet évitement général, la jeune femme se lance dans une quête de vérité non sans risques sur son avenir et ses relations avec sa famille.

Lilia n'est pas venue seule à Sousse mais avec Alice, sa petite amie, dont aucun membre de sa famille ne connaît l'existence. Ou, s'ils la connaissent, c'est comme sa "colocataire" à Paris, venue lui prêter soutien le temps du deuil. Lorsqu'elle réalise que son oncle était homosexuel dans le placard, Lilia ne peut s'empêcher de projeter son histoire sur la sienne. Or, après des tumultes intérieurs qui viennent parfois secouer sa relation avec Alice, la jeune femme arrive à une conclusion : elle ne taira pas son identité lesbienne.

Un secret de Polichinelle

À voix basse est né d'une envie très personnelle de Leyla Bouzid de raconter une partie de son passé. "Le film est inspiré de la vie de mon oncle, poursuit-elle. Même si mon histoire familiale charriait encore plus de violence que ce qu'on voit à l'écran, j'ai voulu que la vie de Daly ne soit pas seulement sacrifiée mais qu'elle serve à quelqu'un d'autre, à Lilia. C'est un récit sur comment on évite que l'histoire ne se répète, comment les traumatismes peuvent devenir une force plutôt qu'un poids."

Lorsqu'on lit le synopsis officiel du film tel qu'il est affiché sur Allociné, rien ne laisse entrevoir qu'il s'agit d'un récit sur l'homosexualité. "Le choix de ne pas dévoiler cet aspect de l'histoire a été fait pour maintenir un regard neutre, se justifie la réalisatrice. Alors oui, ça reste un film sur la famille, sur comment être soi-même au sein de sa propre famille. Mais je pense qu'une catégorie de personnes n'irait pas le voir si elles savaient que ça parlait d'homosexualité, or je tiens à ce qu'il soit visible par le plus grand monde pour le message qu'il véhicule."

Une héroïne lesbienne inédite

En Tunisie, l'homosexualité est pénalisée, avec une peine pouvant aller jusqu'à trois ans d'emprisonnement. Cependant, et c'est aussi ce que montre À voix basse lors d'une scène-clé avec la police locale, l'homosexualité féminine n'y est pas véritablement prise au sérieux et souffre aussi d'un manque criant de représentation. Pour y pallier, Leyla Bouzid tenait à offrir des images de cinéma généreuses et charnelles, loin des clichés et dénuées de pudeur : "Je fais un cinéma où les personnages existent avec leur chair, leur désir, c'est quelque chose qui habite mes films. Je ne pouvais pas faire l'impasse sur leur attache physique. Il fallait qu'on ressente et surtout qu'on voie la force du désir qui lie ces deux personnages."

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Crédit photo : Memento Films

La réalisatrice partage sa volonté plus large de montrer à l'écran des personnes queers et leur communauté : "Ce sont des personnes qui acceptent leur identité mais doivent être dans une vigilance permanente. C'était important de montrer que ces individus existent et de les montrer. D'ailleurs, certaines personnes véritablement queers ont accepté d'apparaître dans le film… et pas forcément dans des rôles queers !"

La mort de Daly et sa présence presque fantomatique tout au long du film permettent à À voix basse de mêler plusieurs enjeux forts : la répression policière, le poids des traditions et du conservatisme religieux, la transmission de la honte au sein d'une même famille… Pour autant, sa réalisatrice a fait le choix de garder une part de lumière :"C'est un film profondément ancré dans la culture tunisienne qui n'est pas une culture de l'individualisation donc je devais garder l'aspect familial tout en étant porteuse d'espoir. Le dénouement est une invitation à faire famille, à montrer qu'on peut vivre ensemble. C'est une proposition de possible."

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Crédit photo : Memento Films