[Reportage à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.]Au Liban, la reprise des bombardements israéliens a jeté plus d’un million de personnes à la rue. Mais pour les LGBT+, les refuges ouverts par l’État restent souvent inaccessibles, obligeant les associations à combler les angles morts.
Photographies : Céline Mochart & Safa Benmeriouma
Au premier regard, l’appartement, situé à Beyrouth, a tout d’un logement ordinaire. Une vaste pièce de vie traversante, garnie de plantes d’intérieur, s’ouvre sur deux balcons et deux chambres accueillent chacune deux lits superposés. Une cuisine et une salle de bain complètent le tout. Quelques éléments trahissent toutefois la nature du lieu : la décoration est sommaire, on n’y voit aucune photo, peu d’objets personnels et, dans l’une des chambres, un petit sac à dos posé sur un matelas sans draps signale une arrivée récente.
Ici, les photos prises depuis les fenêtres et balcons sont proscrites, afin qu’on ne puisse pas identifier la localisation exacte du bâtiment. Les personnes qui vivent là ont pour interdiction d’en communiquer l’adresse. Pour voir des proches, elles doivent donc leur donner rendez-vous un peu plus loin et ne se font jamais déposer en taxi directement devant la porte. Celle-ci sera d’ailleurs bientôt remplacée par une plus solide, en acier, et des caméras de surveillance seront installées dans la cage d’escalier pour renforcer la sécurité de l’immeuble.
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Tout comme le logement du palier d’en face, cet appartement est géré par l’association Mosaic. En temps de paix, celle-ci tenait un refuge pour les personnes LGBT+ expulsées de chez elles ou victimes de violence. Avec le retour des bombardements israéliens depuis le mois de mars, la priorité a changé et l’organisme a ouvert un deuxième appartement pour augmenter sa capacité d’accueil et faire face à l’urgence. La guerre entre Israël et le Hezbollah a obligé plus d’un million de personnes à fuir leur domicile, en particulier dans le Sud-Liban et la vallée de la Bekaa, où des dizaines de villages ont été évacués. Les populations déplacées trouvent refuge chez des proches, dans des tentes ou dans des abris ouverts par l’État.
Karim refuse catégoriquement de rejoindre l’un de ces derniers. "Je préférais mourir que d’aller dans un refuge collectif", déclare ce jeune homme gay, forcé de quitter sa maison à Dahiya, la banlieue sud de Beyrouth, massivement bombardée par l’armée israélienne. Pour expliquer sa position, il invoque d’abord "l’humiliation de devoir aller dans un abri collectif où l’on doit vivre les uns sur les autres et attendre pour de la nourriture de mauvaise qualité". Il y a une autre raison, souffle-t-il : "Je serais contraint de vivre entouré d’hommes homophobes…" Alors, quand les bombardements ont commencé, Karim a trouvé refuge chez une connaissance dans le quartier de Geitaoui, dans le nord-est de la capitale libanaise. Une zone qu’il craint après s’y être fait tabasser en pleine rue, il y a trois ans, par des membres des Soldats de Dieu, un groupe chrétien d’extrême droite. Depuis cette agression qui lui a valu un mois à l’hôpital, le jeune homme a redoublé d’attention quant à la façon dont il s’habille et évite à tout prix les lieux à risque.
"On a dû pousser les murs"
Directrice exécutive de l’association LGBT+ Helem, Sandy Mteirek comprend que les personnes queers ne se sentent pas en sécurité dans la vie collective des refuges. Elles n’y sont même pas les bienvenues, observe-t-elle. "Le plan d’action national mis en œuvre en réponse à la guerre n’a pas été inclusif du tout, non seulement pour les LGBT+, mais aussi pour les femmes seules, les personnes handicapées et, généralement, toutes les personnes qui sortent des normes." Face à cet impensé de l’État libanais, Helem a ouvert trois lieux pour répondre à la crise du sans-abrisme de la communauté dès la précédente résurgence du conflit, en 2024, durant ce qu’on a appelé la Troisième Guerre du Liban, opposant Israël et le Hezbollah. Deux ans plus tard, l’association espérait que des leçons avaient été retenues et que l’accueil des populations marginalisées s’en verrait amélioré. Las, soupire Sandy Mteirek, "encore cette année, les critères d’admission des refuges collectifs ont laissé énormément de personnes sans solution d’hébergement". Les refuges, résume-t-elle, ont toujours tendance à n’accepter que des familles classiques.
Cette exclusion de facto n’est même pas annoncée, précise-t-elle, et le plus souvent, elle est d’ailleurs inconsciente. Simplement, aucun effort n’est fait pour une meilleure inclusion. En pratique, la demande est si forte qu’il faut exploiter au mieux les espaces disponibles. Les personnes seules sont donc souvent refusées, afin de ne pas bloquer une pièce où toute une famille pourrait s’installer. Or, régulièrement rejetées par leur famille biologique, les personnes queers ont tendance à vivre seules. Tout en plaidant pour une amélioration des choses, Helem tente alors de pallier ce qui peut l’être : "En temps de guerre, nous sommes devenus un refuge de jour, explique Sandy Mteirek devant la porte blindée du local de son association. Lorsque l’armée israélienne émet des ordres d’évacuation de quartiers entiers, des membres de la communauté viennent trouver refuge ici en attendant que les bombardements cessent."
Les besoins d’aide ne s’arrêtent pas au logement. Dans le Liban en guerre, on manque de nourriture, de couvertures, de soutien psychologique… Des difficultés qui, pour les LGBT+, s’ajoutent à une situation préalable déjà difficile. "Le gouvernement n’a pas attendu la guerre pour négliger les minorités, fait remarquer Karen, assistante sociale au sein de l’association Mosaic. En temps normal, déjà, si une personne queer va voir la police pour porter plainte pour des violences, la police se moque d’elle, voire pire…" Sa collègue Samar, elle-même déplacée de sa maison à Dahiya, complète : "Les appels téléphoniques se sont intensifiés avec la guerre. On a donc dû pousser les murs et accueillir parfois plus que notre limite, car les gens qui nous appellent sont les plus marginalisés et n’ont plus aucun filet de sécurité." Sur son bureau, rien que le temps de notre visite, la liste d’attente du refuge s’est encore allongée de quatre noms.
Seize personnes vivent aujourd’hui dans les deux appartements de Mosaic, à titre provisoire. Certaines d’entre elles ne restent que quelques jours, d’autres jusqu’à plusieurs mois. "Nous les accompagnons pendant cette période de transition, le temps de retrouver un logement et de reprendre pied", détaille Karen. Depuis la fenêtre, Samar désigne les immeubles voisins avec un sourire : "Là, il y a deux appartements où vivent des personnes queers ; de l’autre côté, il y a eu les bureaux d’un média LGBT+ ; et l’épicerie d’en bas est aussi très queer-friendly. On est bien dans le quartier !"
La solidarité permet de compenser le manque de financements, souligne le directeur de l’organisation Mosaic, Bechara Samneh : "Par exemple, 80 % du mobilier de notre premier appartement provient de dons. Lorsqu’une crise arrive, la communauté se rassemble pour se soutenir !" Cette mobilisation ne suffit pourtant pas à dissiper le sentiment d’abandon qui s’aggrave en temps de conflit. Karim en donne une illustration. "La semaine dernière, je suis allé voir mes parents au village, dans la Bekaa. Ma mère faisait la liste des choses pour lesquelles Dieu devait nous aider : la guerre, les bombardements près de la maison et… les homosexuels, s’esclaffe-t-il. Si elle savait !"
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