[Reportage à retrouver dans le magazine têtu· du printemps, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] Dans la capitale de l'Irak, les jeunes LGBT redoublent d'ingéniosité pour tenter de vivre malgré le durcissement de l'homophobie d'État.
Photographie : Pauline Gauer pour têtu·
La rue al-Mutanabbi bruisse à Bagdad, capitale de l’Irak. Des dinars froissés s’échangent entre des mains calleuses, le brouhaha des voix se mêle aux effluves de thé brûlant et d’encre fanée. Les étals ploient sous les manuscrits jaunis et des gravures anciennes qu’on feuillette d’un geste expert. Tandis que les moteurs toussotent, les hommes fument devant les échoppes aux façades craquelées, les yeux vissés sur le va-et-vient incessant des passants. Dans ce ballet chaotique, une femme avance, indifférente aux regards. Elle ne slalome pas, ne presse pas le pas.
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C’est la ville qui s’ouvre sur son passage, comme contrainte de l’accueillir. Son jean ample balaie les pavés, tandis que sa longue veste fait sillage. Sac à main rouge pétant, assorti à son rouge à lèvres, les cheveux disciplinés dans un carré rigoureux : Batoul [pour des raisons de sécurité, les prénoms de ce reportage ont été modifiés, nldr.] ne passe pas inaperçue, et elle le sait. On lui a pourtant conseillé de faire profil bas. Mais à quoi bon ? Elle n’a jamais su se faire discrète.
À deux au ras du sol…
Alors que la jeune femme de 24 ans s’engouffre dans une rue étroite bordée de boutiques d’antiquités, sa voix prend des accents nostalgiques. Il y a quelques mois encore, au milieu de ces reliures de cuir et d’objets patinés par le temps, sa main effleurait celle de Noor dans un frisson clandestin. C’est dans le marché aux livres, le plus ancien de la ville, que les amoureuses avaient pris l’habitude de se retrouver pour voler quelques instants d’insouciance. L’endroit est idéal : assez vivant pour que personne ne remarque deux femmes qui se frôlent, assez bruyant pour masquer un compliment.
Aujourd’hui, Noor est partie, laissant Batoul seule dans le silence des étagères, la peur toujours tapie dans l’ombre. En Irak, l’homosexualité n’est pas seulement un sujet tabou, étouffé par le poids de la religion et des traditions, c’est une ligne rouge dont le franchissement expose à des conséquences graves. La répression homophobe s’est même intensifiée ces dernières années.
Le 27 avril 2024, le Parlement irakien a ainsi adopté des amendements à la loi antiprostitution de 1988 qui instaurent des peines de dix à quinze ans de prison pour les relations entre personnes de même sexe. Une première version envisageait la peine capitale. Selon une tradition désormais en vogue dans tous les États homophobes, de la Russie à la Hongrie, la simple "promotion" de l’homosexualité est désormais passible de sept ans d’emprisonnement et d’amendes lourdes. La loi cible également les personnes trans, interdisant les chirurgies d’affirmation de genre et prévoyant des peines d’un à trois ans de prison pour les individus et les médecins qui y contreviendraient. Sous cette lourde chape, les personnes queers vivent une existence en sursis, où tout peut basculer pour un geste, un mot.
Comme toujours y compris dans les sociétés les plus rétrogrades, la vie queer trouve néanmoins un chemin. Sur des messageries cryptées, dans des lieux choisis avec soin, à travers des codes discrets et d’infinies précautions, les rencontres s’organisent. Ici, les amours interdites, d’une nuit ou d’une vie, exigent une logistique minutieuse. "Pseudonyme obligatoire, VPN activé, vérifications systématiques et rendez-vous en terrain neutre", énumère Saif, 21 ans, déjà rompu à l’art de déjouer la surveillance. Depuis cinq ans, il explore malgré lui l’arsenal des subterfuges nécessaires pour rencontrer d’autres hommes. Il en a tiré des leçons amères : à deux reprises, il s’est retrouvé à converser avec un policier infiltré sur Grindr. Par chance, il a déjoué le piège avant le face-à-face. S’il passe désormais chaque profil au crible, il préfère flâner dans les cafés pour tenter de deviner une connivence derrière les apparences. Une approche plus risquée, mais où l’instinct prime sur les algorithmes.
La vie queer trouve toujours un chemin
Aujourd’hui, le jeune homme a retrouvé ses amis dans l’un de ces établissements où l’on parle bas, sous le tintement des tasses. Un luxe que s’accorde la petite bande malgré les mises en garde : "On sait qu’il faut éviter de se voir en groupe, mais bon… C’est plus drôle. Notre terrain de chasse favori, ce sont les quartiers et les cafés un peu chics”, confie l’un des garçons. “Tant qu’à risquer gros, autant que ce soit pour du haut de gamme", renchérit dans un éclat de rire Abbas, 25 ans, étudiant en biologie.
Soudain, la conversation s’interrompt. Un serveur arrive. "Il est au courant. C’est un allié", souffle l’un des hommes attablés. Soulagé, le groupe reprend sa conversation. "Pour passer des moments avec mes conquêtes, le mieux reste encore les jours saints, explique Abbas. Mes parents partent à Najaf et Karbala [villes saintes situées à plus de 100 km de Bagdad, ndlr.] pour prier, et j’ai l’appartement pour moi tout seul." Admiratif, Saif double la mise avec son astuce à lui : "Perso, je vais directement à Najaf et Karbala avec mes dates. C’est plus facile pour louer une chambre… qui soupçonnerait de pieux jeunes hommes ?"
"J’ai peur du jour où ma famille me mariera. Je devrai faire semblant…"
Le ton rigolard s’estompe quand refont surface des souvenirs d’horreurs. "Vous vous souvenez des milices chiites en 2009 ? Ils mettaient de la colle dans les anus des gays et les forçaient à prendre des laxatifs", se remémore Yasin, 20 ans, avant de confier qu’il pense être inscrit, du fait de son militantisme sur les réseaux sociaux, sur l’une des listes noires tenues par les milices qui persécutent les gays. Un lourd silence s’installe, interrompu par une déclaration glaçante d’Abbas : "Si ma famille savait, elle me tuerait sans hésitation." Alors, il joue le jeu imposé. Barbe soigneusement taillée et coque de téléphone ornée de versets coraniques, il affiche une religiosité protectrice et, côté cœur, se présente comme un homme éperdument amoureux d’une femme. Mais cette mascarade a un prix. "J’ai peur du jour où ma famille me mariera. Je devrai faire semblant avec une femme", lâche-t-il d’un air résigné.
Dans cette clandestinité obligatoire, Abbas trouve pourtant des brèches où l’air devient plus respirable. Il aime ces soirées secrètes où l’on se retrouve derrière des portes closes, dans l’éclat vacillant de néons. Là, sous les basses qui font vibrer les murs, il peut, l’espace d’une nuit, oublier la peur. Il y a d’abord ce geste, dérisoire ailleurs mais ici chargé de sens : passer une couche de vernis sombre sur ses ongles sans craindre de regards assassins. Dans cette bulle, les personnes trans peuvent aussi dévoiler le prénom qu’elles n’oseraient murmurer ailleurs. Mais ces échappatoires se font rares : les dénonciations sont de plus en plus fréquentes, provoquant des descentes policières.
Tandis que se resserrent les mailles du filet, la résistance se tisse dans l’ombre. Voilà plus de dix ans que, depuis Bagdad, Hussein s’emploie à trouver des solutions concrètes aux persécutions LGBTphobes. Il sait où trouver une chambre à l’abri des regards, à quelles portes frapper quand il faut disparaître en urgence, à qui s’adresser pour organiser une évacuation discrète vers le Kurdistan. Par deux fois, il a dû fuir lui-même, changer de quartier ou protéger son identité à la suite de menaces devenues trop précises. Des risques insensés, qu’il prend en tant qu’allié. "Je ne fais pas partie de la communauté mais c’est justement parce que je suis hétérosexuel que je dois aider, développe-t-il, se définissant comme humaniste et communiste. Ce ne sont pas des heures où nous devons nous taire…"
Aider la commu en Irak
L’aide se renforce aussi depuis l’extérieur. Récemment, l’ONG IraQueer, première organisation irakienne LGBT+ fondée en 2015, a intensifié ses actions. En 2024, elle a apporté un soutien à plus de cinquante personnes en danger, assurant un toit, un suivi psychologique, une aide d’urgence à celles et ceux qui en avaient besoin. Certain·es ont pu fuir du pays pour aller vers des terres plus sûres. Pour celles et ceux qui restent, l’organisation a publié un guide de sécurité détaillé, un manuel de survie en territoire hostile : comment sécuriser ses communications, éviter les pièges en ligne, reconnaître les signaux d’alerte… En parallèle, elle tisse des réseaux clandestins, adaptant ses stratégies aux régions les plus conservatrices, là où même l’ombre d’un soupçon peut être fatale.
Dans une ruelle anonyme de Bagdad, derrière une porte dont seuls quelques initiés connaissent l’existence, ils sont une petite dizaine à s’être retrouvés une dernière fois, pour se souvenir, avant que cet espace ne devienne à son tour une adresse à rayer de la carte. Autrefois, cet endroit s'emplissait de musique, de discussions effervescentes et de rires légers. On osait y parler de désir, des ateliers s’improvisaient sur la sexualité, la sécurité, la manière de naviguer dans un monde homophobe. "C’était un lieu de vie, un refuge où tout semblait normal", murmure Abbas en faisant défiler d’anciennes vidéos sur son téléphone avec un sourire nostalgique. Sur son écran, des silhouettes ondulent sur des rythmes électro, des corps affranchis des regards vibrent d’une liberté fragile. Mais la musique s’est tue, figeant la maison dans une quiétude pesante. À force de raids policiers, les absents sont devenus trop nombreux, les réunions se sont raréfiées.
Hussein consulte son téléphone.
Soixante minutes se sont écoulées. Il lève les yeux, hoche doucement la tête. Sans un mot, le rituel s’enclenche. Chacun sait ce qu’il doit faire. On ne part pas en groupe, on ne s’attarde pas sur le pas de la porte. Un à un, les garçons se lèvent, attendent quelques minutes avant de disparaître, l’air indifférent, dans le dédale de ruelles de la capitale irakienne. Les plus disciplinés, ou les plus découragés, retournent à l’apparente conformité de leur quotidien. D’autres, malgré les risques, continueront d’errer encore un peu, arpentant la ville à la recherche d’un regard entendu, d’un signe complice, d’une rencontre possible. "Moi, c’est le grand amour ou rien", lance Yasin dans un sourire bravache, avant de disparaître.
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