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interviewAnne Dorval : "Plus il aura d'alliés, mieux le monde se portera"

Par Thomas Desroches le 23/10/2026
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[Interview à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Révélée en France par Le Cœur a ses raisons, Anne Dorval est ensuite devenue l’une des interprètes emblématiques de Xavier Dolan. L’actrice québécoise de 65 ans revient sur son parcours, ses enfants queers, les années sida et son engagement d’alliée face à la montée des discours LGBTphobes.

Avant toute chose, les cinéphiles veulent savoir : serez-vous dans le prochain film de Xavier Dolan, qui a annoncé son retour à la réalisation ?

Si ce film se fait, je devrais en faire partie. Nous devrions d’ailleurs tourner en Europe. Mais tout dépendra du financement. Faire du cinéma coûte de plus en plus cher, les producteurs prennent davantage de précautions et il devient difficile de réunir les budgets.

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Comment s’est passée votre première rencontre ?

Nous nous sommes rencontrés dans un studio de doublage. Un jour, alors qu’il devait avoir 15 ans, il est venu me voir avec un scénario. Il était déjà extrêmement déterminé et voulait absolument que je joue dans le film qu’il rêvait de réaliser. Nous avons finalement tourné J’ai tué ma mère et c’est pendant ce tournage que nous sommes devenus amis. Aujourd’hui, il ne se passe pas une semaine sans que nous nous voyions ou nous parlions.

Qu’est-ce que Xavier Dolan vous apporte en tant qu’actrice ?

Ce que j’aime avant tout, ce sont les personnages complexes, profondément humains et faits de contradictions. Xavier a écrit des rôles féminins comme très peu d’auteurs l’ont fait, y compris parmi les femmes. Lorsque j’ai lu le scénario de J’ai tué ma mère, ce qui m’a frappée, c’est la justesse avec laquelle il comprenait cette mère. Dans Mommy, c’est la même chose. C’est fascinant de voir un homme aussi jeune comprendre avec une telle finesse la douleur des mères et des femmes. Avec lui, je ressens une liberté incroyable, que j’ai parfois éprouvée au théâtre, mais rarement devant une caméra.

Avant même votre travail avec Xavier Dolan, le public français vous associe beaucoup à Criquette et Ashley Rockwell, dans la série Le Cœur a ses raisons, qui sont devenues des références drag !

C’est extraordinaire, car nous n’avions pas conscience que la série traverserait l’Atlantique et rencontrerait un tel succès en France. Encore moins qu’elle connaîtrait une seconde vie grâce aux réseaux sociaux. Toute une nouvelle génération découvre ces personnages sur Instagram et TikTok. Et quand je viens en France, même vingt ans plus tard, on m’en parle toujours ! Que ces personnages soient devenus des icônes du drag me touche énormément. Cet art repose sur l’exagération : trop de plumes, trop de couleurs, trop de maquillage, trop de perruques… C’est précisément ce qui m’amusait avec Criquette et Ashley, faire exploser les frontières et les limites, et dire tout ce qui ne se dit pas.

Vous vous définissez volontiers comme une alliée. D’où vient cet engagement ?

La communauté LGBT a besoin d’alliés : plus il y en aura, mieux le monde se portera. Pour ma part, j’ai toujours eu des amis gays ou lesbiennes et j’ai pu voir leur souffrance, notamment dans les années 1980 avec l’épidémie de sida. J’ai perdu beaucoup d’amis alors que j’avais à peine 20 ans. Je commençais tout juste à faire de la télévision, dans un feuilleton qui marchait très fort. Mon maquilleur n’avait que 25 ans lorsqu’il a appris qu’il était séropositif. Un an plus tard, il est mort. C’était avant l’arrivée des trithérapies.

Vous êtes aussi la mère d’un enfant non binaire, comme vous l’avez révélé au printemps dans le podcast québécois Pas peu fières… Le coming out a dû bien se passer ?

Je n’ai jamais eu de difficulté à accepter qui étaient mes enfants. J’ai deux enfants, Louis et Élie, qui sont tous les deux queers. Au début, j’ai eu du mal avec l’utilisation du pronom "iel" pour Élie. Parce que j’ai l’âge que j’ai et que j’oublie toujours comment l’utiliser, alors je peux dire : "Iel est content." Mais après son coming out, j’ai assisté à une libération, qui s’est même manifestée physiquement, notamment dans sa posture. C’est quelque chose d’immense de pouvoir enfin dire qui l’on est ! Mais je me suis énormément remise en question et je me demande souvent : "Pourquoi ne me l’ont-ils pas dit plus tôt ?" Je réalise que malgré tout ce que je pensais avoir transmis, ils ont peut-être quand même eu peur de ma réaction. Cette culpabilité est toujours en moi, parce que toutes ces années de silence ont été des années de souffrance pour eux.

Votre échange avec Éric Zemmour en 2014, dans l’émission On n’est pas couché, a marqué le public français. Existe-t-il aujourd’hui des discours comparables au sien au Québec ?

À l’époque, j’avais été très marquée par cet échange. J’aurais aimé être plus calme et avoir une véritable discussion avec lui. Je ne crois pas que l’affrontement soit une bonne manière de faire. Je ne cherche pas à convaincre les personnes qui pensent déjà comme moi, mais à atteindre celles qui ne partagent pas mes idées. Le Canada a longtemps eu une longueur d’avance sur les sujets LGBT, notamment sur la question du mariage entre personnes de même sexe. Cette ouverture d’esprit demeure mais elle est fragilisée. Nous connaissons aussi une montée de l’extrême droite au Québec et des masculinistes revendiquent ouvertement un retour en arrière sur les droits des femmes et des minorités. On observe également une montée de l’homophobie chez les jeunes et dans les écoles. Quant à la transphobie, je n’en parle même pas. Cette dynamique est dangereuse, pour les personnes LGBT, mais aussi pour les femmes.

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Crédits photo : Collection Christophel © Metafilms / Sons of Manual (Photo by Metafilms / Sons of Manual / Collection ChristopheL via AFP)