musique"Égrégore" : Mylène Farmer chante le pouvoir du nous

Par Thomas Vampouille le 30/10/2026
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Avec son nouvel album, Égrégore, sorti ce vendredi 30 octobre, Mylène Farmer déploie toute sa mythologie pour revisiter ses obsessions à l'aune des inquiétudes contemporaines. Dans un mode plus désenchanté encore qu'il y a une génération, la chanteuse nous invite à trouver dans le collectif la force de se révolter.

Avec Mylène Farmer, la sortie d’un album se prépare comme une énigme dont chaque indice semble appeler une nouvelle interprétation. Depuis le printemps, la chanteuse a ainsi orchestré son retour en un feuilleton de plusieurs épisodes, dont certains ont pu dérouter jusqu’à ses fans.

D’abord "C’est à qui le tour", une chanson aux paroles inquiètes dont les accents dansants contrastent avec la noirceur du propos. Puis "Des lols et des quoi", qui a suscité une controverse inattendue sur son rapport à la jeunesse. Enfin, ce mercredi 27 octobre, une projection événementielle dans plus de 360 cinémas, permettant de découvrir les treize chansons de son nouvel album, Égrégore, accompagnées de clips et de créations numériques.

La Libertine guidant le peuple

Derrière une production électro-pop presque légère, les paroles de "C’est à qui le tour", premier single d’Égrégore sorti le 29 mai, évoquent la peur, la violence et la difficulté de s’exprimer. Un contraste familier dans l’univers farmérien. Mais c’est surtout son clip, confié à la réalisatrice Julia Ducournau, Palme d’or pour Titane, qui donne toute sa dimension au morceau. Dans un Paris nocturne et menaçant, Farmer traverse un monde où les corps tombent et les bouches s’effacent. Elle trouve refuge dans un club queer, avant d’y croiser son propre double, la Libertine de 1986. La cinéaste fait dialoguer ses obsessions avec celles de la chanteuse : la violence, le désir, la censure, la mort, mais aussi les identités mouvantes.

Le deuxième extrait, “Des lols et des quoi”, a donné lieu à un malentendu. Sur une mélodie pop, Farmer convoque Ronsard, le langage des réseaux sociaux et les nouvelles expressions de la jeunesse. Certains y ont entendu une critique réactionnaire de l’appauvrissement de la langue française. Mais le clip réalisé par Thierry et Didier Poiraud propose une lecture autrement plus malicieuse : à la Bibliothèque nationale de France, détournant les codes du film de braquage et de la dystopie, Mylène mène une opération destinée à libérer les mots de la censure. Ces deux titres dessinent déjà les contours d’Égrégore, un album traversé par les inquiétudes contemporaines.

Quatre ans après L’Emprise, disque aux orchestrations majestueuses et à la noirceur presque solennelle, Égrégore marque un changement de direction musicale. Pour ce treizième album, Mylène Farmer renouvelle largement son entourage, confiant une grande partie des compositions à DJ Lewis, aux côtés d’Antoine Chatenet et d’Ana Zimmer. Le résultat privilégie une électro-pop contemporaine, nourrie de synthétiseurs et de rythmes dansants, sans renoncer aux ballades aériennes. DJ Snake participe à deux titres : “Combien pour la nuit”, tourné vers les pistes de danse et la séduction, et "Sans amarres", plus mélancolique. Compagnon de route de la Française, Moby signe ici la musique de "Recréer un jour" et "Plus d’écho", qui clôt l’album. On y retrouve également "Confession", hommage à David Lynch interprété par Mylène Farmer pour l’ouverture du Festival de Cannes en 2025.

Mylène Dalloway

Pour accompagner Égrégore, Mylène Farmer a imaginé un film musical d’un peu plus d’une heure, coordonné par François Hanss, son collaborateur historique. Cinq clips ont été confiés à des cinéastes : Julia Ducournau, Antonin Baudry, Gilles Lellouche, les frères Poiraud et Hanss lui-même. Les autres morceaux sont accompagnés de créations numériques. Une démarche qui prolonge la tradition des courts-métrages spectaculaires de Laurent Boutonnat, mais dont le résultat s’avère inégal.

Car si les réalisations de Ducournau et des Poiraud donnent une nouvelle dimension aux chansons, certaines illustrations numériques ont paru moins convaincantes. La projection du 27 octobre, censée offrir aux fans une expérience cinématographique digne du prix spécial de la place, ressemble parfois à une succession de propositions… disparates. L’utilisation de l’intelligence artificielle a cristallisé l’essentiel des interrogations, d’autant que l’artiste a bâti une partie de sa légende sur la singularité de ses images. En 2025, ayant prêté sa voix à une intelligence artificielle inquiétante dans Dalloway, le film de Yann Gozlan, elle appelait à "protéger les créateurs contre les imposteurs".

L'égrégore ou la force du collectif

Réduire ce retour aux réserves suscitées par la soirée cinéma serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Car Égrégore déploie tout ce qu’on aime chez Mylène Farmer : ses différentes voix, ses personnages, de nombreuses références à ses anciens textes et toute la mythologie de ses 40 ans de carrière. Mais loin de se contenter de revisiter son répertoire, la chanteuse pousse plus loin ses obsessions, à l’aune des inquiétudes de notre époque. Derrière la solitude, la violence du monde et le désenchantement, une même question traverse les chansons : comment trouver en soi, puis avec les autres, la force de ne pas céder au désespoir ?

Dans "Entendre ma voix", Mylène affirme la nécessité de retrouver d’abord sa propre parole. À la noirceur du monde, “Reste la lumière” oppose une identité qui refuse de se laisser effacer. Plus loin, "Recréer un jour" désigne la responsabilité humaine dans l’obscurité qui nous entoure, tandis qu’une réponse émerge : "On a toujours le choix". Sur le morceau-titre, sa voix aérienne se pose sur des basses profondes et une pulsation électronique dont le motif ternaire rappelle l’ouverture de "Je te rends ton amour", sur Innamoramento (1999). Là, une dimension collective s’ajoute à cette recherche de force. La dernière séquence du disque pousse cette réflexion jusqu’à ses conséquences les plus vertigineuses. "Déni" et "Confession" confrontent les êtres à leurs mensonges et à leurs blessures, avant que “Dieu est mort” ne mette en scène l’effondrement des croyances, rapport au silence du Messie. Mais l’album ne s’achève pas sur ce constat. Face au vide et à la solitude, la chanteuse appelle dans "Plus d’écho" à ce que s’ouvre "en nous le jour"…

Emprunté au vocabulaire ésotérique, le mot "égrégore" désigne une force collective née des pensées et des émotions partagées. Une idée qui résonne aussi avec la relation que Mylène Farmer entretient depuis quarante ans avec son public, notamment LGBT+, dont chaque génération se reconnaît dans ses personnages troubles et son goût des identités mouvantes. Ses chansons suscitent des interprétations contradictoires, les fans débattent… à sa manière, Égrégore signe bien une œuvre dont le public participe lui-même à la construction du sens. Du constat nietzschéen qui laisse l’humanité seule face à sa responsabilité, à la force du lien à l’autre pour imaginer un avenir différent, son mouvement évoque la célèbre formule d’Albert Camus dans L’Homme révolté : "Je me révolte, donc nous sommes."

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Crédits photo : John Nollet