[Article à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.]Les préférences sexuelles sont-elles devenues des identités ? Sur les applis et les réseaux, les injonctions à dépasser les étiquettes actif/passif, jugées limitantes ou immatures, se multiplient. Au point de faire de la versatilité une nouvelle norme ?
Illustration : George(s) pour têtu·
"Actif ou passif ?" Cette sempiternelle question fait partie intégrante du lexique des applis de rencontre gays. Certains choisissent d’ailleurs de gagner du temps en la désamorçant d’emblée, affichant sur leur profil leur rôle sexuel de prédilection. Cela tient parfois à une simple flèche : vers le haut pour les tops, vers le bas pour les bottoms.
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Actifs et passifs n’ont évidemment pas attendu Grindr pour exister à Sodomiland, mais les applications ont donné à ces préférences une visibilité inédite. Là où elles relevaient autrefois de l’intimité, elles apparaissent désormais au même niveau que la taille, l’âge ou la profession. En transformant ainsi des goûts en catégories, les applications facilitent les rencontres, mais donnent aussi l’impression que chacun devrait choisir son camp. C’est ce qui agace Jordan, 32 ans, convaincu que "ne considérer que cette donnée dans l’équation marque une étroitesse d’esprit” et qui trouve "dommage de rejeter quelqu’un sur ce seul critère". Même réserve chez Fouad, 29 ans, qui y voit la reproduction d’un schéma hétéronormé : "Comme si un rapport entre deux hommes devait forcément être pénétratif, avec l’un qui joue l’homme et l’autre la femme. C’est désuet !" Luke, 26 ans, pousse encore la réflexion. "En tant que mecs gays, on peut tout faire, alors pourquoi se limiter ? Ce serait bête de passer à côté d’une belle connexion juste parce qu’on n’est pas assez ouvert sexuellement."
Ma préférence, à moi
Les versatiles auraient tout compris. Les autres seraient des garçons étriqués, hétéronormés, prisonniers de leurs habitudes… voire immatures et égoïstes. Rien que ça ! Mais si les rôles sexuels occupent une telle place dans les échanges gays, c’est aussi parce qu’entre hommes, la pénétration suppose une certaine complémentarité. C’est pour éviter les incompatibilités que Thibault, 33 ans, préfère afficher clairement ses préférences. "J’ai essayé les deux positions et je sais aujourd’hui que je suis exclusivement passif, développe-t-il. Je suis ouvert à l’idée d’explorer davantage sur le long terme, mais au début d’une relation, je ne veux pas faire de compromis sur ce qui me fait grimper au rideau."
Contrairement au script hétérosexuel traditionnel, où la répartition des rôles est largement présumée, entre hommes, les suppositions reposent davantage sur des stéréotypes de masculinité. Pierre, grand Congolais de 41 ans, précise volontiers sur ses profils qu’il est passif, afin de désamorcer les projections. "On assigne beaucoup les rôles sexuels à partir du physique et beaucoup s’imaginent automatiquement qu’un homme comme moi sera actif." À ces clichés, s’ajoutent aussi des rapports de prestige. Dans l’imaginaire collectif gay, être actif reste souvent associé à une masculinité valorisée, tandis que beaucoup de passifs témoignent encore avoir subi du "bottom shaming", cette dévalorisation des partenaires considérés comme moins virils.
Mais que se passe-t-il lorsqu’une préférence devient une identité ? On passe alors de "j’aime être pénétré" à "je suis passif". Un glissement passionnant à examiner au fil d’interminables discussions, mais doit-on nécessairement y voir un enfermement ? "Il faut faire confiance aux personnes pour savoir ce qu’elles aiment, balaie le médecin sexologue Patrick Papazian. Tant qu’elles sont en accord avec leur sexualité et qu’il n’y a pas de souffrance, j’ai envie de dire : ’Circulez, il n’y a rien à voir.’"
Cela ne signifie pas pour autant que tout est figé. La sexualité reste un terrain d’apprentissage à tout âge et, comme les albums de Taylor Swift, nos préférences peuvent connaître plusieurs "eras". Diego, 43 ans, s’est ainsi découvert passif sur le tard, grâce à un plan cul régulier. "Ma position dépend aujourd’hui de la connexion que j’ai avec mon partenaire. J’ai eu des périodes où j’étais plus actif, d’autres plus passif, et d’autres encore où je ne couchais qu’avec des versatiles", détaille-t-il. Fouad raconte une évolution similaire : "Mon premier partenaire était 100 % actif. Ça m’avait un peu conditionné à être bottom. Puis, j’ai rencontré quelqu’un de très bienveillant avec qui j’ai pu explorer le rôle de top. Ça m’a complètement débloqué."
Étiquettes figées ou bracelets customisables
Patrick Papazian relève qu’on a "tendance à voir une étiquette sexuelle comme un bracelet électronique qui nous assigne à résidence. Or, quitte à prolonger la métaphore, il faudrait plutôt la voir comme un bracelet qu’on peut changer, customiser, porter à un bras ou à un autre…"
Reste à distinguer ce que l’on choisit de ce que l’on s’interdit. "Je reçois des patients qui me disent s’être toujours pensés comme passifs mais qui aimeraient être actifs. Seulement, ils sont complexés parce qu’ils se trouvent trop petits, pas assez musclés ou ont l’impression que leur sexe n’est pas assez grand pour se l’autoriser", explique Patrick Papazian. Son confrère Pierre Cahen évoque le cas inverse : "J’ai eu beaucoup de patients qui désiraient être pénétrés, mais pour qui le rapport s’est révélé douloureux. Dans ces situations, une prise en charge psychologique ou un travail de kinésithérapie périnéale peut lever certains blocages."
À l’inverse, rester toute sa vie dans une même position peut relever d’un choix tout aussi libre. "Garder le même rôle ne veut pas dire s’ennuyer, sourit Nicolas, 59 ans. Étant 99 % actif, j’ai exploré, pour varier les plaisirs, d’autres pratiques que je n’aurais peut-être pas découvertes si j’avais changé de position." Jesco, 33 ans, admet trouver "un peu triste" de ne jamais se dépêtrer de ses habitudes, avant d’aussitôt nuancer : "Si quelqu’un est 100 % passif et parfaitement heureux comme ça, c’est son droit le plus strict. C’est même une information utile pour moi : peut-être que nous ne sommes tout simplement pas faits pour nous rencontrer." Et si la liberté sexuelle, c’était avant tout que chacun s’occupe de sa propre lune ?
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