Culture

"Departure" : un premier amour gay et un drame familial au cinéma


Departure, le premier film d’Andrew Steggall, sort aujourd’hui au cinéma. TÊTU a rencontré le réalisateur et les deux jeunes acteurs principaux.

Dans un petit village du sud de la France, une mère et son fils anglais passent une dernière semaine dans leur maison de vacances, qu’ils doivent vider avant de la vendre. Tous les deux sont à un moment charnière de leur vie : le fils Eliott, joué par Alex Lawther, doit faire face à ses premiers émois amoureux et la naissance de son désir, tandis que Beatrice, la mère, se rend compte avec amertume que sa vie n’est pas celle dont elle avait rêvé plus jeune.  Ils vont tous les deux être bouleversés par leur rencontre avec Clément, interprété par Phénix Brossard, un jeune adolescent qui vient tous les jours se baigner dans le lac près de chez eux…

Long-métrage très sensible et touchant, dépeignant le passage à l’age adulte mais aussi les derniers instant de vie avant un changement profond et radical, Departure a été récompensé au Festival de film de Cabourg et au festival du film Britannique de Dinar.

departure andrew steggall alex lawther

 

TÊTU : Departure, votre premier film, a reçu deux prix et beaucoup de bonnes critiques. Comment vous sentez-vous  ?

Andrew Steggall : Très heureux ! Ce film était un peu comme un bébé. Il y a eu un processus très long et difficile, entre les castings et les recherches de fond, mais c’était en même temps un événement qui m’a rendu très heureux. Departure est sorti il y a deux ans dans les premiers festivals anglais, et je me sens encore plus proche du film maintenant, j’ai eu le temps de changer mon regard sur lui. Je pense qu’Eliott a créé l’histoire : Clément est une sorte de fantasme, un rêve qu’il fait. Le film est l’un des poèmes qu’Eliott écrit.

 

« Tous les personnages veulent être des êtres de chair avec des besoins et des envies »

 

Comment vous est venue l’idée de Departure ?

A.S. : Le film correspond à beaucoup de questions que je me suis posé quand j’étais jeune, et les réponses que je cherchais. Quand j’avais 15 ans, je suis parti en vacances avec mes parents dans le sud-ouest de la France, et j’ai eu un mauvais pressentiment. Je savais que quelque chose allait mal se passer. Et effectivement, c’est arrivé, et à se moment là je me suis rendu compte que ma mère était malheureuse.  Quand je suis retourné en France vingt ans plus tard, l’atmosphère m’a rappelé l’été de mes 15 ans, et m’a inspiré le film. L’idée que des pressentiments puissent se révéler vrais est très prégnante tout au long du film. Mais pas seulement : il y a également cette idée de transformation dans Departure. Tous les personnages veulent être plus physiques, des êtres de chairs et de sang avec des besoins, et des envies. Moi même, quand je me suis rendu compte de ma sexualité, je n’étais pas dégoûté mais frustré de n’avoir personne avec moi pour l’exprimer. Je me suis aussi rendu compte que c’était le cas pour ma mère, qu’elle n’arrivait pas à exprimer sa sexualité. Je me suis dit que le parallèle mère/fils était intéressant, et ça m’a inspiré pour le film.

 

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Andrew Steggall

 

C’est donc très autobiographique comme film ?

A.S. : Oh, oui oui (rires). Mais tout n’est pas complètement de moi non plus : nous n’avons jamais eu de maison en France, et je n’ai jamais rencontré d’adolescent paumé. Les acteurs ont tous rapporté une partie d’eux dans la construction du film, particulièrement Alex [Lawther, qui joue Eliott, ndlr] et Phénix [Brossard, qui joue Clément, ndlr].

Comment avez-vous choisi les acteurs ? 

A.S. : J’ai vu Alex jouer dans une pièce de théâtre quand il avait 17 ans et j’ai vraiment été impressionné. J’ai fait des castings avec d’autres acteurs, mais je voulais vraiment Alex. Je suis allé le voir dans sa ville natale et quand on s’est rencontré il lisait un livre de Camus. Je me suis dit que c’était le bon. Pour Phénix, ça s’est passé différemment. Il s’est passé environs deux ans entre le début du casting et le début du tournage, donc j’ai eu le temps de faire beaucoup de casting. À chaque fois, Phénix était là, à chaque fois je le voyais. Quand Alex a été confirmé, je me suis rendu compte qu’ils étaient vraiment parfaits ensemble.

Le film se passe en France, mais certains acteurs sont anglais, l’équipe technique était à moitié anglaise et à moitié française… Est-ce que ça a été dur pour vous de jouer dans une autre langue ?

Alex Lawther : Je ne savais pas du tout parler français. J’avais eu des cours de français pendant deux ans à l’école, mais je ne comprenais vraiment pas un mot. Le français d’Eliott dans le film était bien mieux que le mien (rires). Mais maintenant quand je revois le film, et que je m’entends parler français à l’époque, je suis très gêné… J’imagine que c’était quand même plus facile pour moi, parce qu’il n’y avait que 5 ou 6 répliques en français, alors que Phénix a dû beaucoup parler anglais…

 

« Jouer dans une langue qu’on ne maîtrise pas, ça crée de la spontanéité »

 

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Alex Lawther

 

Phénix Brossard : C’est vrai que c’était un peu compliqué. Au moment où j’ai fait le film, il y avait plein de répliques que je ne comprenais pas quand je les disais, il fallait que je les traduise. Mais c’était plutôt rigolo de jouer dans une langue qu’on ne maîtrise pas, parce que ça crée des accidents, de la spontanéité. Quand ça n’est pas ta langue maternelle, tu ne l’apprivoises pas de la même manière. Le jeu n’est vraiment pas le même, les rapports entre les personnages deviennent différents et il peut y avoir des accidents. Andrew a d’ailleurs gardé certains de ces passages, où je disais les choses de manière un peu marrante alors que ça n’était pas du tout prévu. Et le jeu d’Alex rebondissait sur ça aussi. Il y a une autre fluidité, qui est à la fois rigolote et spontanée.

Comment est-ce que vous avez préparé vos rôles ?

A.L. : J’ai rencontré Andrew un an avant qu’on commence à tourner le film, et ça a vraiment été très utile. Le script du film ne dit pas grand chose, il joue beaucoup sur les non-dits, sur les émotions des personnages. Pour ce rôle en particulier, il fallait vraiment imaginer Eliott, sa vie et sa façon de voir le monde, les livres qu’il lisait etc. Pour arriver à faire ça, j’ai eu beaucoup de conversations avec Andrew, et j’ai lu et relu le script. Ça a vraiment été une chance : normalement, les acteurs n’ont pas le script un an avant le début du tournage. Et ça m’a beaucoup aidé à comprendre ce qu’il se passait dans la tête d’Eliott. J’ai aussi passé du temps dans la maison, ce qui est là aussi génial parce que la maison a une place très importante dans le film.

A.S. : Nous avons accroché plein de choses dans la chambre d’Eliott, des cartes postales, des images, des photos… une sorte de mood board pour son personnage en fin de compte.

A.L. : J’ai aussi commencé à tenir un journal, je crois que c’était une idée d’Andrew. Je faisais semblant que c’était Eliott qui écrivait, et je remplissais mes carnets de poèmes, de dessins, d’images qu’il aurait pu faire ou aimer. C’était assez fun, parce que pour moi il était ce genre de personne très intellectuelle, c’était une bonne manière de s’approprier encore plus le personnage, en dehors des répétitions et du script. J’ai pu voir le monde dans lequel Eliott vit.

 

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Phénix Brossard

 

« Il a capté ce que c’est de tomber amoureux, de toucher quelqu’un et de vouloir être touché pour la première fois »

 

Est ce que faire ce journal t’a aussi aidé à interpréter l’homosexualité d’Eliott ?  

A.L. : Oui, ça m’a aussi aidé à comprendre sa sexualité, même si son désir est très universel. Le script d’Andrew est incroyable à cet égard, il est extrêmement précis et juste. Il a réussi à capturer ce que c’est que de tomber amoureux pour la première fois, de toucher quelqu’un pour la première et de vouloir être touché aussi. Je pense que beaucoup de jeunes peuvent se reconnaître dans ses désirs, ça a été très naturel à jouer du coup.

P.B. : Personnellement, je me suis préparé de manière très différente. Eliott était un personnage qu’il fallait beaucoup plus imaginer que Clément. Le travail avec Clément était très instinctif : le personnage est très spontané et très entier, c’est des choses qu’il ne fallait pas trop travailler à l’avance. Il fallait garder son état d’esprit. La façon dont Alex et moi avons joué ensemble a aussi beaucoup aidé. On ne se connaissait quasiment pas au début du tournage, il y avait une sorte de distance entre nous, qui nous a au final permis de nous découvrir pendant qu’on jouait certaines scènes, ce qui n’était pas du tout calculé. On a pu recréer exactement la situation et la relation des personnages.

Est ce que ça a été un film plus facile ou plus difficile à tourner que les autres ? 

A.L. : C’était le premier film que j’ai fait où j’avais le rôle principal [Alex a joué le rôle du jeune Alan Turing dans le film The Imitation Game, ndlr], et pour cette raison oui, je me suis beaucoup mis la pression. Mais je suis très content d’avoir pu le faire avec une équipe aussi rassurante, qui était presque comme une famille. Même si ça a été effrayant, et difficile par fois aussi, je suis très reconnaissant envers toute l’équipe.

P.B. : Exactement. C’est vrai qu’on était tous ensemble dans ce tout petit village, il y avait vraiment une atmosphère familiale. Ça a été le premier film où j’ai pu jouer des explosions comme celle-là, on ne m’avait pas donner le moyen de le faire avant. Certaines scènes étaient difficiles à jouer, mais c’était aussi les plus excitantes, les plus motivantes. C’était un vrai défi.

 

Departure sort au cinéma aujourd’hui.

Alex Lawther sera prochainement dans une série Netflix, et Phénix tourne dans Fiertés, la prochaine mini-série d’Arte.

Découvrez la bande-annonce :

 

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« Make America Gay Again » : au sommaire du magazine TÊTU n°214

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