Au lendemain d’Orlando : les gays et la tentation populiste
Opinions et débats

Au lendemain d’Orlando : les gays et la tentation populiste


TÊTU a interviewé François Kraus, directeur d’études à l’Ifop, sur la montée du vote FN chez l’électorat gay et sur son évolution après la tuerie d’Orlando.

Suite à la fusillade qui a couté la vie à 49 personnes dans une boîte de nuit gay à Orlando le mois dernier, François Kraus s’est interrogé sur les enjeux du vote gay et des questions de société au sein du Front National dans un édito de La Lettre de l’opinion. Nous l’avons interrogé pour en savoir davantage sur la montée du vote FN chez les bis et les homosexuels, et sur les conséquences de l’attentat d’Orlando sur l’attraction croissante dont bénéficie le parti frontiste au sein de l’électorat gay.

Cela fait déjà plusieurs années que l’on parle d’une progression du FN au sein des électeurs bis et homosexuels. Qu’en est-il réellement ?

Mesuré pour la première fois par l’Ifop en 2011, l’attrait d’une partie des gays, bis ou lesbiennes pour le FN s’est accru depuis l’accession de Marine Le Pen à la tête du parti. En effet, , une étude réalisée en 2013 auprès de l’ensemble de la population homo ou bisexuelle montre que la proportion d’électeurs exprimant leur proximité avec le FN y était non seulement plus forte (16%) que chez les hétérosexuels (13%) mais que le mouvement lepéniste y bénéficiait aussi d’une dynamique plus grande (+7 points entre mars 2011 et octobre 2013) que dans le reste de l’électorat (+4 points durant la même période).

Plus récemment, une étude du CEVIPOF auprès d’une fraction de la population homosexuelle – seulement celle mariée ou pacsée, soit environ un(e) homosexuel(le) sur trois – a confirmé la dynamique de la formation lepéniste au sein de l’électorat gay : le vote en faveur des listes FN au premier tour des élections régionales de 2015 étant au sein des électeurs mariés un peu plus élevé chez homosexuels (32,5%) que chez les hétérosexuels (29%).

La proportion de Français se disant proches du FN en fonction de leur orientation sexuelle

François Kraus FN électorat gay
Crédit photo la Lettre de l’opinion

La position conservatrice du Front National peut pourtant paraître contradictoire avec le mode de vie LGBT. Comment expliquez-vous cette dynamique lepéniste chez les gays ?

Cette évolution politique des gays français tient d’abord à la composition même de cet électorat : plus masculin et plus jeune que la moyenne. Or, c’est au sein des hommes et des jeunes que Marine Le Pen réalise ses meilleurs scores. De même, le fait qu’une partie importante de la population gay réside dans les grandes agglomérations peut aussi expliquer sa sensibilité au discours sécuritaire et anti-immigrés du FN. L’insécurité y est comme chacun sait plus élevée qu’en milieu rural, et les homosexuels en font eux aussi les frais, des fait divers relatant l’agression de gays par des jeunes de cité ayant pu traumatiser une partie de la communauté. Sans faire de compétition victimaire, on peut imaginer que l’exposition des homosexuels à un nombre d’agressions plus élevé que la moyenne peut en pousser certains à adopter le discours sécuritaire porté par le Front National.

Enfin, cette dynamique s’inscrit dans un phénomène plus large observé dans nombre de pays occidentaux : l’« homonationalisme », c’est-à-dire la récupération par la droite radicale d’un discours défendant les droits des homosexuels pour stigmatiser les musulmans en général et, à l’intérieur de leurs frontières, les immigrés d’origine musulmane en particulier. Parvenant à conjuguer nationalisme et libéralisme sociétal dans leur opposition commune à l’Islam, cette rhétorique est par exemple très présente aux Pays-Bas où, incarnée un temps par Pym Fortuyn, elle est désormais portée par Geert Wilders (PVV), leader libéral et nationaliste qui, régulièrement, brandit les droits des homosexuels comme un acquis de l’Occident libéral menacé par l’Islam.

En France, le discours du FN n’est pas aussi clair mais des signes ont été envoyés à travers certaines déclarations sur le sujet comme celle où Marine Le Pen affirme qu’il « ne faisait pas bon d’être homosexuel dans certains quartiers » ou via l’afflux de personnalités ouvertement homosexuelles comme Sébastien Chenu (fondateur de Gaylib). On ne sait pas encore s’il s’agit d’un simple effet de communication ou d’une véritable inflexion du FN sur les questions de société mais ces signes d’ouverture participent dans tous les cas à la stratégie de dédiabolisation du parti. On est là dans du « pinkwashing », c’est-à-dire une technique de communication lui permettant de modifier son image dans un sens plus progressiste et de plus grande ouverture.

La tragédie d’Orlando risque-t-elle donc de renforcer l’attrait des homosexuels et des bis pour le Front National ?

Il est encore trop tôt pour apporter une réponse ferme à cette question mais le risque est grand que ce massacre – le premier attentat islamiste visant en Occident la communauté LGBT en tant que telle – exacerbe un sentiment anti-musulman chez des gays pour qui l’Islam peut apparaître de plus en plus comme une menace contre le droit à vivre leur sexualité librement. En tous cas, ce qu’on observe, c’est qu’ils se montraient, avant ce drame, déjà de plus en plus sensibles au discours sécuritaire et anti-immigration du Front national.

Plus largement, un véritable changement du discours du FN sur des sujets comme les droits des homosexuel(le)s peut s’avérer porteur en termes de bénéfices sur son image globale auprès de l’ensemble de la population.

Une des clés de ses succès aux scrutins à venir résidera en effet dans sa capacité à substituer au traditionnel clivage gauche / droite – structuré autour d’enjeux économiques sur lesquels le FN peine à convaincre – des clivages sur des questions de société où il peut apparaître comme le mieux à même de défendre le mode de vie à l’occidental contre une doctrine religieuse hostile par exemple à la laïcité ou à l’émancipation des femmes ou des minorités sexuelles. Au même titre que la lutte contre le sexisme après le drame de Cologne, la lutte contre l’homophobie peut donc constituer, après la tuerie d’Orlando, un thème de campagne permettant au FN de dénoncer les menaces que fait peser l’Islam et ses adeptes sur le mode de vie des Français(e) et leur liberté en matière de mœurs et de sexualité.

Au-delà des thèmes régaliens qui constituent son fonds de commerce, son succès électoral va aussi dépendre de sa capacité à ce que le scrutin se joue sur un « vote culturel » autour d’enjeux de société lui permettant, dans une optique de « triangulation », de chasser sur les terres d’une Gauche qui a pourtant, sur ces sujets, l’antériorité, pour ne pas dire la légitimité…

Pour en savoir plus :






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Sources :

CANN (Y.-M.), KRAUS (F.), « Le profil de la population gay et lesbienne en 2011 », Ifop / Têtu, Juin 2011
KRAUS (F.), « Le positionnement politique des gays après la loi Taubira », Ifop Focus n°98, Octobre 2013
FOURQUET (J.), « Le FN et la question gay », Ifop Focus n°122, Janvier 2015

Sources du graphique :

Mars 2011 : Etude Ifop réalisée pour Têtu du 1er  février au 10 mars 2011 auprès d’un échantillon de 514 gays, bis et lesbiennes, extrait d’un échantillon national représentatif de 7 841 personnes âgées de 18 ans et plus.
Octobre 2011 : Etude Ifop réalisée pour le CEVIPOF en octobre 2011 auprès d’un échantillon de 571 gays, bis et lesbiennes, extrait d’un échantillon national représentatif de 8 926 personnes âgées de 18 ans et plus.
Avril 2012 : Etude Ifop réalisée de mars à avril 2012 auprès d’un échantillon de 981 gays, bis et lesbiennes, extrait d’un échantillon national représentatif de 16 654 personnes âgées de 18 ans et plus.
Octobre 2013 : Etude réalisée du 24 mai au 11 octobre 2013 auprès d’un échantillon de 615 gays, bis et lesbiennes, extrait d’un échantillon national représentatif de 10 187 personnes âgées de 18 ans et plus.
Crédit photo couverture Blandine Le Cain/Flickr
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