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collège"Trans’, c’est pour transport ?" : on a suivi SOS Homophobie dans un collège

Par Youen Tanguy le 19/04/2019
Homophobie

[PREMIUM] Trop d'élèves LGBT+ disent souffrir d'insultes et de discriminations à l'école. Le plus souvent à cause de l'ignorance de leurs camarades. Pour faire bouger les choses, des bénévoles de SOS Homophobie se rendent régulièrement dans les collèges et lycées pour des sessions de sensibilisation aux LGBTphobies. Nous en avons suivi une au collège Iqbal Masih de Saint-Denis.

Ils sont une vingtaine de collégiens assis en cercle. A leurs pieds, sur le lino jaune de la petite salle de classe, sont posées trois feuilles blanches : « D’accord », « Pas d’accord » et « Ne sait pas ». « Est-ce qu’une fille a le droit de tomber amoureuse d’une autre fille ? », demande Laurie à l’intention des élèves qui s’empressent de faire leur choix. Résultat : six sont contre, trois ne savent pas et les autres acquiescent.

« C’est dégueulasse, lâche d’emblée un des garçons dans le camp des "contre". Je n’approche pas d’eux parce qu’ils tomberaient amoureux de moi. » Un autre craint de « devenir comme eux » s’il les touche. « Je perdrais ma vie et j’aurais envie de me suicider. » « On n'attrape pas l’homosexualité, c’est pas une maladie », s’agace une élève face à lui.

Manque de bénévoles

Laurie reste silencieuse et laisse le débat s’installer. Car aujourd'hui, les élèves ne suivent pas un cours comme les autres. Pendant deux heures, elle et Jean-Luc, tous les deux bénévoles à SOS Homophobie, vont sensibiliser les élèves aux LGBTphobies. L'occasion de déconstruire les préjugés, de leur apprendre quelques notions de droit ou encore de les sensibiliser au harcèlement scolaire et au respect de l'autre... 

Des interventions salvatrices lorsqu'on sait que, selon une récente étude du MAG Jeunes LGBT, la moitié des jeunes LGBT+ français ont déjà été victimes d'insultes, de brimades ou de moqueries. Une autre enquête américaine publiée en 2016 montrait que le taux de suicide chez les jeunes LGBT+ est presque cinq fois plus élevé que chez les hétérosexuels.

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Ces ateliers, que l’association organise depuis environ 15 ans, s'appellent des "interventions en milieu scolaire" (IMS). Et elles sont de plus en plus demandées par les établissements scolaires. Mais sur les 11.000 collèges et lycées que compte l'hexagone, seuls 1.150 en ont bénéficié en 2017-2018. Un chiffre trop bas, que l'association souhaite voir augmenter avec le temps. Elle a d'ailleurs lancé, en mars dernier, une grande campagne de financement participatif en ce sens.

Le collège Iqbal Masih de Saint-Denis - où nous avons passé la journée - fait partie des chanceux : tous les élèves de cinquième seront sensibilisés cette semaine. Et pour certains, c'est l'occasion de casser quelques idées reçues.

"On ne sait pas si c'est un garçon ou une fille"

Le sujet dérive sur le chanteur ouvertement homosexuel, représentant de la France à l'Eurovision, Bilal Hassani. "C'est un gros pédé lui", murmure un élève aux cheveux bruns et courts. "On ne sait pas si c'est un garçon ou une fille", dit un autre. "Moi, je pense que c'est un transsexuel", imagine une jeune fille aux lunettes noires et aux longs cheveux bruns. "Pour moi, c'est un gay qui met du maquillage et une perruque", assène une élève. Les mots sont parfois durs, insultants, maladroits, mais tout le monde a un avis.

"Je crois qu'il se définit comme non-binaire ou queer, répond Laurie, cherchant dans un petit sourire l'approbation de son collègue. Il s'amuse avec son genre en refusant de rentrer dans une case fille ou garçon." Une élève raconte comment Bilal avait fait son coming-out sur Twitter. "C'est quoi un coming-out, s'interroge un garçon aux lunettes rondes. C'est comme un baptême ou une cérémonie ?". Quelques rires éclatent dans la salle et le reste de la matinée se déroule sans éclats.

"Ca n'existe pas la normalité"

L'intervention de l'après-midi, avec une autre classe de cinquième, se fait avec plus de difficultés. Ils sont, là encore, une vingtaine d'élèves, en cercle, dans une petite salle. L'affiche de lutte contre l'homophobie et la transphobie du ministère de l'Education est placardée à côté de la porte d'entrée aux bords rouge et jaune.

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Globalement, les élèves font déjà la différence entre orientation sexuelle et identité de genre. Bien souvent grâce aux médias d'ailleurs. "Caitlyn Jenner, elle est trans'", expliquera un peu plus tard une élève, obtenant l'approbation d'une grande partie de toute la classe. Un élève glissera à voix basse à son camarade :"Trans' c'est pour transport ?".

L'après-midi, Jean-Luc et Laurie font le même exercice que le matin : "Une femme a-t-elle le droit de tomber amoureuse d'une autre femme ?". La répartition des élèves est quasi-identique que quelques heures plus tôt. "C'est pas normal", lâche un des élèves d'un air dégoûté. "Ça n'existe pas la normalité", répond une autre. L'occasion de parler d'autres formes de discriminations.

"Des gays musulmans ? Ca existe pas !"

"Vous connaissez d'autres discriminations ?", demande Jean-Luc. Les mains se lèvent successivement : "racisme", "grossophobie" et surtout "sexisme". Sans surprise, les réfractaires à l'homosexualité le sont aussi à l'avancée des droits des femmes. "Les hommes ne devraient pas s'occuper des bébés parce qu'ils n'ont pas de poitrine", assure l'un d'entre eux dans un petit rire nerveux. Son camarade suit son sillage : "C'est l'homme qui doit aller au travail et la femme doit rester à la maison". Plusieurs filles se mettent à tousser, une s'écrit même "Oh là là, c'est pas gagné", en se tapant le front. 

Une jeune collégienne aux longs cheveux noirs et à la voix affirmée lève aussitôt la main. "Je voudrais répondre à mon camarade s'il vous plaît. Tu as un rêve toi, et bien les femmes aussi ! Et ça n'est pas en restant faire le ménage qu'elles vont le réaliser." Son interlocuteur se tait et quelques filles applaudissent.

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Un peu plus tard, c'est le sujet de la religion qui s'invite brièvement dans les discussions. "On ne peut pas croire en Dieu et être gay", souffle timidement une élève qui, quelques minutes plus tôt, se disait "d'accord avec l'homosexualité""Ça n'est pas incompatible, lui répond Jean-Luc. Il y a même des associations de LGBT chrétiens ou musulmans". Un élève réagit du tac au tac : "Quoi ? Des gays musulmans ? Ça n'existe pas !". 

Un moment plus intime

Le terrain est glissant et les deux heures se sont presque écoulées. Laurie passe à la dernière question et leur demande si elles et ils accepteraient que leur meilleur.e ami.e soit homosexuel.le. "Moi, je lui parle plus", lance un garçon aux yeux bleus et aux cheveux bruns. "Pareil, sinon il va tomber amoureux de moi", assène son camarade. "N'importe quoi" répond, agacée, une élève. "Ma soeur a fait son coming-out pansexuel et ça change rien."

La fin de l'intervention comprend un point juridique pour faire comprendre aux élèves que les insultes, les brimades et les agressions homophobes sont bel et bien condamnées par la loi. On passe enfin aux questions, posées anonymement. Et celle qui revient le plus souvent est à destination des bénévoles : "Etes-vous homosexuel ?". C'est souvent l'occasion pour Jean-Luc de raconter son coming-out, ses premiers émois amoureux et ses 42 ans de vie commune avec son époux...

S'il a raconté son histoire aux élèves du matin, il ne l'a fait pas l'après-midi. "Je me sentais beaucoup moins à l'aise à cause de quelques élèves très réfractaires, qui ont même refusé de prendre des dépliants", nous confiera-t-il plus tard.

Des réticences de la part des parents

Alain Brélivet, référent académique de Créteil sur l'égalité filles-garçons est convaincu de l'utilité de ces sessions. "Il faut être très ferme sur les principes et les valeurs de la République, mais d'un point de vue pédagogique, il vaut mieux que les enfants s'expriment dans le cadre de l'école".

Et d'ajouter : "On sent monter un travail de fond sur le sujet (des LGBTphobies, NDLR) depuis quelques années et encore plus depuis quelques mois".

Pourtant, ces sessions de sensibilisation ne font pas toujours l'unanimité chez les parents. Au collège Iqbal Masih, une famille a appelé pour se plaindre de ces formations. "Elle nous accuse de faire 'la propagande de l'homosexualité', confie un enseignant d'histoire-géographie interrogé par TÊTU. Elle a aussi demandé à connaître le 'pourcentage d'homosexuels' dans l’établissement". Visiblement, il n'y a pas que les enfants qui auraient besoin des formations de SOS Homophobie...

 

Crédit photo : SOS Homophobie/Image prétexte.