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Athlètes intersexes : pourquoi le rejet du recours de Caster Semenya est un problème

Le recours de Caster Semenya contre les règles de la Fédération internationale d'athlétisme obligeant les athlètes présentant un taux élevé de testostérone à faire baisser ce dernier a été rejeté par le Tribunal arbitral du sport. Une décision jugée "discriminante".

Coup dur pour Caster Semenya. Le tribunal arbitral du sport (TAS) a rejeté son recours contre le règlement de la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF). En cause, une mesure contestée par l'athlète qui contraint les sportives hyperandrogènes (qui ont un taux de testostérone élevé) à le faire diminuer pour pouvoir participer à des compétitions allant du 400 m au mile. Avec deux médailles olympiques et trois titres mondiaux à son actif, Caster Semenya a toujours rejeté ce type de traitement.

L'entrée en vigueur du règlement était prévue le 1er novembre 2018. Elle avait été suspendue dans l'attente du résultat des procédures devant le TAS. Le tribunal n'a pas donné gain de cause à Caster Semenya. Cependant, l'instance a exprimé "de sérieuses préoccupations au sujet de la future application pratique de ce règlement".

"Le TAS n'a pas validé le règlement de l'IAAF, il a simplement rejeté les requêtes de Semenya", a expliqué Matthieu Reeb, secrétaire général du Tribunal arbitral du sport. "C'est à l'IAAF maintenant de travailler sur son règlement pour l'adapter en fonction des réserves posées par le TAS."

Au coeur de ses doutes : la difficulté d'appliquer un taux de testostérone maximum à respecter chez les athlètes. Mais aussi celle de prouver que leur taux de testostérone apporte un véritable avantage aux athlètes hyperandrogènes sur les distances du 1500 m et du mile. Et enfin, le TAS pointe du doigt les effets secondaires éventuels de la prise d'un traitement hormonal sur la santé des athlètes. La fédération internationale d'athlétisme doit réviser sa copie sur ces trois points pour que la mise en oeuvre du règlement ne soit pas empêchée.

Une décision révoltante

"Cette décision est intersexophobe, raciste et sexiste" s'indigne Mischa, membre du collectif Collectif Intersexes et Allié.e.s. "On ne tolère pas qu'une femme noire et lesbienne non conforme aux normes de genre réussisse." Pour lui, "il y a toujours eu des gens plus grands, plus forts, plus rapides, c'est l'essence même du sport." Donc a priori, rien à voir avec son taux de testostérone. Car, comme l'explique Anaïs Bohuon, professeure à l'UFR Staps de l'université Paris-Sud, spécialiste des questions de genre et de sport, "beaucoup d'athlètes hyperandrogènes n'excellent pas, comme Dutee Chand par exemple." 

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Du côté des performances masculines, les athlètes au top de leur discipline sont considérés comme des "sur-hommes". Comme Usain Bolt et Michael Phelps. "Ils ont quelque chose en plus. Ils sont plus forts que leurs concurrents. Pourtant, on ne cherche pas à savoir d'où ça vient" se révolte Anaïs Bohuon. Pour elle, "cette décision envoie un signal fort : le monde du sport peut impunément mettre en place des mesures sexistes et sans fondements scientifiques".

Dans son communiqué, le TAS reconnaît en effet que les règles imposées par la fédération sont discriminantes. Cependant, il estime "qu'une telle discrimination constitue un moyen nécessaire, raisonnable et proportionné d'atteindre le but recherché par l'IAAF, à savoir de préserver l'intégrité de l'athlétisme féminin dans le cadre de certaines disciplines".

10 ans de polémiques entre Caster Semenya et l'IAAF

"Personne ne devrait avoir à modifier son anatomie ou son fonctionnement physiologique sans aucune raison de santé, simplement pour se plier aux normes." Pour Mischa, c'est une nouvelle mise de côté des personnes intersexes."Dans le sport ou ailleurs, nos identités sont invalidées en permanence." 

Il y a 10 ans, le grand public découvrait Caster Semenya. Alors âgée de seulement 18 ans, elle rafle la première place au 800 m aux championnats du monde de Berlin. La fédération internationale d'athlétisme la trouve trop masculine et lui fait alors passer un "test de féminité".

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Toute la carrière internationale de l'athlète a été rythmée par son conflit avec l'IAAF. Interdiction de compétition, incitation à prendre un traitement hormonal, remise en question de son identité de genre : la sportive résiste à tout depuis 10 ans. "Pour moi, ce n'est pas sa production élevée de testostérone qui la fait gagner : c'est son mental d'acier." Anaïs Bohuon est catégorique. "On remet en cause son identité sexuelle en permanence depuis 2009, et elle continue à battre des records. Il faut imaginer la force que cela demande."

La décision du Tribunal arbitral du sport ne serait alors qu'une nouvelle façon de tenter de mettre Caster Semenya sur la touche. "C'est une attaque personnelle" pour Anaïs Bohuon. "C'est son genre, plus que ses performances, qui sont au coeur de la question." L'athlète noire sort des critères classiques de la féminité : sa voix est grave, sa mâchoire est carrée... Elle présente des traits jugés masculins. Et elle affiche ouvertement son mariage avec une autre femme. "Les discriminations intersexophobes, sexistes, racistes et homophobes se cristallisent sur elle", estime Anaïs Bohuon.

Une décision qui "ne l'arrêtera pas"

De grands noms du sport (Billie Jean King, Serena Williams...) ou Nike, son équipementier, ont exprimé leur soutien à Semenya. Les instances politiques de son pays ont également renouvelé leur solidarité à plusieurs reprises.

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https://twitter.com/caster800m/status/1123531034048565248

"Parfois, il vaux mieux ne pas réagir." C'est ce que l'athlète a tweeté mercredi 1er mai après l'annonce de la décision. Elle a également assuré que "la décision du TAS ne l'arrêtera pas". Ajoutant dans un communiqué de presse publié par ses avocats : "Depuis une décennie, l'IAAF a tenté de me faire ralentir, mais cela m'a rendue plus forte encore". Selon le journal L'Equipe, Caster Semenya et son équipe envisagent de faire appel de cette décision.

Crédit photo : Creative commons Yann Caradec.


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