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Associations"En Corse, les personnes LGBT deviennent paranoïaques"

Par Antoine Patinet le 08/05/2019
Corse

François Charles est né et a grandi à Bastia. Il est devenu l'an dernier le co-président de la toute première association LGBT de Corse. S'il ose prendre la parole au nom de la communauté LGBT et se montrer dans les médias aujourd'hui, c'est parce que son histoire le lui permet. Il la raconte à TÊTU.

Cet article a initialement été publié le 8 mai 2019. 

Il se passe en Corse quelque chose d'important. Le collectif de défense des droits LGBT Affaire de Famille Corsica vient d'annoncer la création de L'Arcu LGBTI + Corsica, pour "lutter contre toutes les formes de discriminations liées à l'identité de genre et l'orientation sexuelle". "Ce serait une sorte de mini Inter-LGBT locale", explique à TÊTU François Charles, qui en sera le premier président. L'antenne corse du Refuge, et les associations de lutte contre le sida Aiutu Corsu et Corsica Sida seront de la partie.

La Corse, François Charles la connaît bien. A 35 ans, cet originaire de Bastia a commencé à travailler sur un projet de film documentaire. Un film sur les LGBT corses, et surtout, sur leur invisibilisation. "La Corse cumule tout ce qui peut être problématique pour les populations LGBT. C'est une zone rurale, déconnectée du continent. On ne peut pas, en tant qu'homme gay, se rendre dans la grande ville la plus proche en deux heures de voiture pour sortir ou tenir la main à son copain dans la rue, raconte-t-il. Et puis... 

"Il y a le poids des traditions, un état d'esprit méditerranéen, catholique, assez patriarcal, qui ajoutent encore de la pression pour les minorités sexuelles." 

Virilité et discrétion

Un état d'esprit qui a la vie dure, même quand François décide de quitter Bastia à 17 ans, et de s'installer à Paris. "J'ai mis deux ans à oser aller dans le Marais. Je me disais que j'allais croiser untel, qu'on allait comprendre que j'étais 'pédé', simplement parce que je me promenais dans un quartier gay. En Corse, tout le monde te connaît, tout le monde sait qui sont tes parents, ta famille, ce qu'ils font, combien ils gagnent. Ça crée un climat de paranoïa." C'est la même paranoïa qu'il remarque depuis deux ans dans ses recherches pour son documentaire. "Sur Grindr, 8 profils sur 10 n'ont pas de photos, ou juste une photo de torse. Les mots d'ordre, c'est virilité et discrétion."

Comme il n'y a pas de bars dédiés, et une nature très présente, il existe bien quelques lieux de cruising. Mais la situation géographique de l'île ne permet pas forcément à tous les hommes gays d'y accéder. "En Corse, il y a 300.000 habitants à l'année, 90.000 à Bastia, 90.000 à Ajaccio, et le reste, dans des villes et villages répartis sur un territoire montagneux, où l'on met parfois plusieurs heures de voiture pour aller d'un point A à un point B.  Entre ça et le poids du regard des autres, il y a une grande misère sexuelle." 

"Il a fallu que je quitte l'île"

Pour toutes ces raisons, il a dû attendre 30 ans avant de connaître sa première fois sur l'île de son enfance. Son adolescence ? "Une zone blanche. Je n'allais pas vers les filles, encore moins vers les garçons. Il a vraiment fallu que je quitte l'île pour me débarrasser de la pression identitaire. La seule personne que je connaissais, que j'identifiais comme gay car il était très efféminé, s'est suicidé à 14 ans. C'est à lui que je vais dédier mon film." 

Son coming-out, il l'a fait à 25 ans. Il est d'abord allé voir son père, qui jouait aux jeux-vidéos dans son bureau, et lui a dit de but en blanc "je suis gay". "Ah bah ça, c'est ton problème!" lui a-t-il répondu, affirmant qu'il n'y avait aucun problème et que c'était un non-sujet. Pour sa mère, ce n'était pas beaucoup plus grave, mais un peu tout de même, car elle l'aurait bien marié à la fille d'une copine. "C'est aussi parce que je n'ai eu aucun problème avec ma famille et qu'ils m'ont toujours soutenu que je peux aujourd'hui prendre la parole, à visage découvert, pour ceux qui ne peuvent pas le faire." 

Pas d'homophobie en Corse ?

L'Arcu (l'abréviation d'acrubalenu , qui signifie l'arc-en-ciel en corse) s'est construite à partir du collectif "Affaire de Famille". Ce collectif a créé la première soirée LGBT de Corse à Ajaccio. "Ils devaient monter une association, mais devant les retours atroces de la fachosphère, Serena, à l'origine du projet, a préféré mettre les démarches en stand-by."

Aujourd'hui, grâce aux rencontres qu'a fait François pour son documentaire, il a pu "faire le lien". Et c'est la sortie de Marlène Schiappa, sur l'organisation d'une marche des fiertés à Ajaccio, qui les a décidé. "On s'est dit qu'on n'allait pas laisser un membre du gouvernement, à Paris, raconter n'importe quoi. Il fallait que le mouvement LGBT corse se structure, pour avoir une parole officielle." Une parole qui peut aussi les aider à faire avancer les mentalités sur l'île.

D'abord, parce que leurs détracteurs le matraquent : " il n'y a pas d'homophobie en Corse !". Mais il y a surtout une culture du silence, de l'omerta, qui fait que les gens ne parlent pas. "Pour parvenir à assumer une agression homophobe, il faut assumer d'être homosexuel, et de t'être fait agresser pour cette raison", explique François Charles. Il a rencontré quatre personnes victimes d'agressions à caractère homophobe, mais bien sûr, aucune n'a souhaité le décrire comme tel aux forces de l'ordre, et encore moins aux médias. L'association pourra donc être un lieu de refuge pour les victimes.

"On est préparés"

Ensuite, une charte sera présentée le 17 mai prochain, à destination des commerçants, des restaurateurs, des hôtels... Une idée proposée par le co-porte-parole de l'Arcu, et délégué territorial du Refuge. En échange d'un don à l'association, les commerçants partenaires obtiendront un sticker à coller sur la vitrine de leur établissement. Ils s'engagent également à adopter une attitude LGBTi friendly. L'association envisage par ailleurs d'appliquer le même principe à une liste de médecins et de spécialistes.

Pour l'instant, tout va bien. Ils feront la fête le 17 mai prochain dans le premier bar signataire de la charte, et la mairie de Bastia leur a prêté le théâtre municipal gratuitement pour leur première réunion. Et François n'a aucune appréhension. "Ce n'est pas dans mon tempérament d'avoir peur. On est préparés à répondre à tout le monde. Aux continentaux qui pensent que les Corses ne sont pas progressistes, et aux Corses qui croient qu'on est là pour dénaturer la culture corse."  Et ça, ce n'est clairement pas au programme, puisque tous leurs communiqués sont traduits... en corse.

 

 

Crédit photo : Elise Pinelli