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cgt"Macron, on t'encule !" : quand l'homophobie ordinaire s'invite en manif

Par Timothée de Rauglaudre le 17/12/2019
mouvements sociaux

La semaine dernière, une vidéo montrait des grévistes lancer des insultes homophobes à un chauffeur de bus. Mais malheureusement, l'homophobie ordinaire n'est pas nouvelle dans les mouvements sociaux... Pourtant, les choses commencent à changer.

"Sale pédé ! Enculé ! Suceur de bites !" La vidéo, postée mercredi 11 décembre, a fait le tour des réseaux sociaux, jusqu'à faire réagir Valérie Pécresse et la députée LREM Laetita Avia. On y voit un petit groupe de grévistes, à la sortie du dépôt RATP de Vitry-sur-Seine, prendre à partie un chauffeur de bus non gréviste en proférant des insultes homophobes. Deux d'entre eux portent un gilet rouge avec le logo de la CGT.

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En novembre 2018, un élu En Marche de Bourg-en-Bresse avait subi de la part de "gilets jaunes" une agression homophobe. Pour Jeremy Faledam, coprésident de SOS homophobie, "le sexisme et l'homophobie qui en découle sont inhérents aux mouvements où l'on trouve une majorité d'hommes, comme les stades de football mais aussi les mouvements sociaux". Pour autant, son association reçoit peu de témoignages d'homophobie dans ce type de contexte.

"L'insulte suprême pour viser les puissants"

Nicolas Framont, 31 ans, sociologue, co-rédacteur en chef de la revue Frustration et homosexuel, a milité pendant plusieurs années à la CGT et au syndicat Solidaires. Contrat première embauche, loi travail, libéralisation de la SNCF et maintenant réforme des retraites : il a suivi "à  peu près tous" les mouvements sociaux depuis 2006. En manif sur les pancartes, dans les slogans scandés, sur les réseaux sociaux... Il n'est pas rare qu'il voie voler des insultes homophobes, telles que : "On s'est fait entuber", "Les flics sont des putes à Macron"... "Dans le vocabulaire de la lutte sociale, la métaphore de la sodomie est très répandue, estime-t-il. Ce sont les ressorts classiques de l'homophobie : on va voir la sodomie ou la fellation comme marque de la soumission ultime au gouvernement, au patronat ou aux flics."

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Thomas, 26 ans, homosexuel, milite à la CGT depuis un peu moins de deux ans mais connaît les manifs depuis ses neuf ans. En sortie d'AG, il raconte à TÊTU son expérience de l'homophobie dans les mouvements sociaux. Pour lui aussi, "l'insulte homophobe est perçue comme l'insulte suprême pour viser les puissants". En témoigne le célèbre "Macron, Macron, on t'encule !", déjà utilisé auparavant sous les mandats de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Ou encore la qualification de "pédés" souvent adressée aux "flics" ou aux "briseurs de grève".

Culture "viriliste"

"Je suis très conscient du fait qu'on nous accole une image ouvriériste, macho, viriliste", explique-t-il. Il admet que cette image n'est "pas un cliché" : "La CGT est d'abord un syndicat ouvrier qui est né dans la métallurgie, dans l'industrie, chez les cheminots. Des secteurs où il y a une très grande majorité d'hommes. Ils n'ont pas forcément accès à tout l'enseignement sur les questions de genre et les violences sexistes comme on en a à la fac." Pour autant, les lignes ont bougé. Des homosexuels assumés, comme lui, militent désormais dans les syndicats et dans la rue et ne laissent plus tout passer.

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Lorsqu'ils sont confrontés à des insultes homophobes visant les ennemis politiques de ces mouvements auxquels ils prennent part, Nicolas comme Thomas n'hésitent pas à faire des "rappels à l'ordre", sur les réseaux comme lors des manifestations. "Beaucoup de gens t'expliquent qu'ils emploient ces mots parce que ce sont les termes consacrés, relate Nicolas Framont. Je ne pense pas qu'il y ait d'intention homophobe, mais ce sont des termes qui reconduisent éternellement une forme d'infériorisation de l'homosexualité par rapport à l'hétérosexualité."

"La sodomie, c'est entre amis !"

Pour Jeremy Faledam non plus, l'intention homophobe n'est pas toujours présente, mais les conséquences peuvent être, elles, bien réelles : "Notre enjeu, en tant qu'association, c'est de faire comprendre que, même si l'intention n'est pas homophobe, ces mots ont un impact sur les personnes LGBT+. L'homophobie ordinaire que l'on entretient mène aussi à des actes plus graves."

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"Dès que j'entends des propos homophobes de la part de ceux qui sont censés être mes camarades, je leur rappelle que l'homophobie n'a pas sa place en manif", raconte Thomas. Par ailleurs, relève-t-il, l' "entrisme" de certains "collectifs queers" comme le CLAQ (Comité de libération et d'autonomie queer) a permis l'émergence de contre-slogans, souvent repris hors de leur cortège, à l'image de : "Macron, Macron, on t'encule pas, la sodomie c'est entre amis !"

Commission LGBT+ à la CGT

Nicolas Framont n'a jamais directement subi d'homophobie en manifestation : "Je trouve même que les manifestations sont des moments de réappropriation. Je m'y sens bien plus en sécurité avec mon mec que dans la rue en général." Un sentiment qu'il explique par la présence des syndicats qui "veillent" à éviter les débordements - ce qui n'était pas forcément le cas dans les manifestations des "gilets jaunes".

"Le mouvement syndical s'est beaucoup modernisé, poursuit le sociologue et militant. Le discours contre l'homophobie est présent dans toutes les organisations syndicales." Ainsi, depuis quelques années, la CGT compte une commission LGBT+. Après la vidéo des grévistes proférant des insultes homophobes, Thomas a d'ailleurs ressorti sur son compte Twitter une photo en manif où il brandit un drapeau arc-en-ciel recouvert du logo de la CGT. Un outil de mobilisation fourni par cette commission LGBT+. "Elle est encore embryonnaire, mais elle fait le taf de sensibilisation, au moins auprès des camarades en interne." Pour autant, il le reconnaît, la prise de conscience n'a pas encore imprégné tous les secteurs de la centrale et "il y a un énorme travail à faire".

"Aucun contexte ne pourra justifier ces propos"

Le communiqué de la CGT-RAP en réaction à la vidéo en est la preuve, comme le racontait TÊTU la semaine dernière. Si la section syndicale condamne "sans aucune ambiguïté" des "propos homophobes", la suite paraît a minima maladroite : "Dans sa recherche d’affrontement social, le gouvernement crée les conditions de l’exaspération et pousse aux débordements dans une stratégie de tenter de discréditer le mouvement social."

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Un commentaire qui a mis Thomas mal à l'aise : "Je pense que ce communiqué a été écrit par un hétéro, s'amuse-t-il. Je comprends ce qui les a poussés à dire : "On n'en peut plus, on perd notre salaire, on ne dort plus." Mais je pense que ce n'était pas forcément nécessaire. Ça peut être vu comme une justification de l'homophobie par des gens qui ne connaissent pas le militantisme syndical. Pour moi, jamais aucun contexte ne pourra justifier ces propos."

"Instrumentalisation"

À la suite de ces insultes homophobes, SOS homophobie envisage "très fortement" de déposer plainte contre "X" pour injure publique et incitation à la discrimination. L'association va également prendre contact avec la CGT. "Il y a deux leviers d'action, déroule Jeremy Faledam. Le premier est le dialogue et la sensibilisation, l'organisation au sein de ces mouvements de sessions de sensibilisation, où on crée un dialogue et on fait réfléchir les gens sur ce que ça veut dire que de traiter quelqu'un de "pédé". Le deuxième levier, c'est la condamnation ferme et sans réserve de ce type de propos. Il faut absolument les deux pour pouvoir avancer."

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Des propos d'autant plus regrettables que, comme lors des premiers mois du mouvement des "gilets jaunes", des soutiens et des figures de la majorité présidentielle ont bondi sur l'occasion pour "instrumentaliser" ces faits, juge Nicolas Framont : " Cette grève est populaire, tous les moyens sont bons pour la décrédibiliser. Je doute que ces personnes veuillent sincèrement lutter contre l'homophobie." Et le sociologue de rappeler que l'homophobie est présente dans tous les milieux : "L'homophobie des classes laborieuses est toujours plus visible que celle des classes supérieures, parce qu'elle s'exprime aux yeux de tous, dans l'espace public et peut être filmée. En médecine, dans les écoles de commerce, dans les cultures bourgeoises, on la voit beaucoup moins. On ne verra jamais une vidéo d'insultes homophobes échangées lors d'un repas au Rotary Club."

 

Crédit photo : Flickr / Jeanne Menjoulet