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Rupaul's drag raceRuPaul’s DragCon à Londres : grand-messe queer ou usine à cash ?

Par Romain Burrel le 20/01/2020
DragCon

Le première édition britannique du RuPaul’s DragCon se tenait ce week-end à Londres. TÊTU y était. Alors, messe queer ou usine à cash ?

RuPaul inaugurait ce weekend la première édition de son DragCon à Londres. Créée en 2015 à Los Angeles avant d’être déclinée deux ans plus tard à New-York, cette convention de drag queens, imaginée sur le modèle des Comic Con, ces grands-messes dédiées à la culture geek, est une énorme célébration de la drag culture, de l'émission RuPaul's Drag Race et de ses candidates.

A 10 heures, les portes de l’Olympia Conference Center, s’ouvrent enfin. Devant la salle d’exposition transformée le temps d’un weekend en temple du crossdressing, la foule de fans est impressionnante. Ils ne le savent pas encore, mais tous ne pourront pas rentrer. Les organisateurs ont surbooké l'événement. Ce qui vaudra au DragCon de Londres sa première polémique dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Dans la file d'attente, on découvre un public majoritairement féminin et plutôt hétéro. Et, bien évidemment, des dizaines de drag queens, débutantes ou confirmées. Certaines d'ailleurs arborent des tenues et des maquillages qui n’ont rien à envier aux compétitrices du célèbre Drag Race.

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Selfie culture

On entreprend un rapide tour des allées du centre, qui peut accueillir jusqu'à 10.000 personnes, à la découverte des stands de commerçants vendant des t-shirts, faux cils, mugs, sous-vêtements sexy ou lignes de maquillage rainbow. Incontournable goodies du salon : l’éventail frappé des slogans de Drag Race« WERK », « SASHAY »,  « YASS » ou « MUCH BETTAH »... Scène centrale, photo locations, fonds customisés, décors glitter, ring lights… tout ici est dédié et pensé pour satisfaire la selfie culture.

A 10 heures 30, la trentaine d'ex-candidates du RuPaul's Drag Race (dont les dix participantes de l’édition britannique) défilent sur le tapis rose de la convention au son de "Sissy that walk". Certaines, telle Mariah Balenciaga (en photo plus haut) jouent la carte du glamour, et d'autres comme Baga Chipz - qui ne peut s'empêcher de lâcher une crotte en plastique sur le carpet - de l'humour. D’autres encore comme Derrick Barry - célèbre impersonator de Britney Spears - semblent pourtant avoir oublié leurs étincelles sur un autre fuseau horaire...

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Parmi les plus queens les plus saluées à l’applaudimètre : Shea Coulée, Miz Cracker, Baga Chipz... mais également The Vivienne (gagnante de la première du Drag Race UK), Bob The Drag Queen, (gagnante de la saison 8 américaine) ou Trinity The Tuck et Monét X Change ( gagnantes ex æquo du All Star 4). Le casting montre une présence renforcée des probables futures participantes du All Star 5 (Shea Coulée, Miz Cracker, Asia Ohara, Jujubee, Ongina…) déjà tourné et dont les dates de diffusion devraient très prochainement être annoncées.

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Machine à cash

Dans l'Olympia londonien, c’est l’hystérie. Les adolescentes, les drag queens, les garçons en couple ou les petites filles venues accompagnées de leurs parents s’époumonent tout en filmant le défilé en live sur Snapchat, Instagram ou Twitter. Les reines prennent la pose sur le grand escalier qui mène au second étage du palais d’exposition quand RuPaul apparait enfin... en civil. L’animateur, producteur et présentateur âgé de 59 ans porte un flamboyant costume rouge. Mais pas de robe, ni de perruque.

Du haut des marches, entourée de ses ex-candidates, la drag queen la plus célèbre de la planète contemple ce qu’il faut bien aujourd’hui nommer un empire. Celui qui a rendu la culture drag mainstream est désormais riche à millions. Et il quittera Londres encore plus fortuné. En 2018,  les conventions de LA et de New York avaient rapportées la bagatelle de 8 millions de dollars rien qu’en merchandising.

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Le DragCon est une énorme machine à cash. Compter 40 livres (environ 47 euros) pour une entrée simple d’une journée, 250 livres (293 euros) pour un pass VIP deux jours. Mais le ticket d’entrée ne représente qu'une partie des dépenses.

Merchandising

Chaque participante au Drag Race possède son propre stand où elle monnaye ses selfies contre l’achat de goodies ou d’autographes signés à l’avance. Les queens les plus connues exigent un achat d’un minimum de 15 ou 20 livres (de 17 à 25 euros) pour être prise en photos. Michelle Visage, la jury du Drag Race et acolyte préférée de RuPaul, elle est plus gourmande: 30 livres (35 euros) de merch minimum pour un selfie.

DragCon
Michelle Visage posant avec un fan.

La superstar Bianca Del Rio quant à elle sèche la première journée du DragCon (elle est en ce moment à Londres, à l'affiche du musical Everybody's Talking About Jamie). Le dimanche en revanche, elle accueillera à la chaine 900 privilégié.e.s pour une photo et un éventuel autographe contre 20 livres minimum de merchandising. "Cash only" prévient une pancarte. Roy Haylock (le vrai nom de Bianca Del Rio) devrait amasser au bas mot 1800 livres (2100 euros) en une journée. Jackpot.
Le porte-monnaie des fans est mis à rude épreuve. Une logique mercantile qui semble passer crème auprès d'un public britannique habitué à donner des pourboires. Les puristes râleront contre la disparition de la dimension politique du drag. Les plus optimistes y verront un triomphe de la gay culture et une opportunité d'emploi pour les personnes LGBT car l'événement fait travailler, au-delà des drag queens, des centaines d'assistants (queer pour la plupart).

DragCon
Monét X Change et une fan.

"C’est comme rencontrer Dieu... ou Lady Gaga ! »

A 11:30, RuPaul passe derrière les platines pour un DJ set qui durera plus de 2 heures. Au programme : Kylie Minogue, Britney, Beyoncé, les Spice Girls… Sur la scène située sous les platines de la reine des reines, des kids dansent et enchaînent les death drop avec autant de savoir-faire que les finalistes des "lip sync for your life", la fameuse séquence de l’émission.

Dans les allées, les fans s'extasient les yeux levés vers "Mama Ru". Brandon, 14 ans, est venu de Glasgow avec ses parents pour assister à la convention. Lèvres glitter, plateform shoes et faux cils, il pousse des cris à la vue de son idole avant de fondre en larmes : « Oh mon Dieu, tu ne te rends pas compte ! Pour moi, c’est comme rencontrer Dieu... ou Lady Gaga ! »

C’est peut-être l’aspect le plus surprenant mais aussi le plus touchant de ce DragCon : le nombre de fans enfants et adolescent.e.s fans de RuPaul. Des centaines de jeunes venus en famille voir leurs idoles. Ici en Angleterre le Drag Race est tellement populaire qu'il se vit aussi bien dans les familles homoparentales, que dans les familles hétéro. 

DragCon
RuPaul en pleine discussion avec un fan.

"Kids zone"

Tommy est venu de Dublin avec son père et sa mère. L'adolescent de 13 ans a les ongles peints en rouge, rouge à lèvres et motifs de paillettes rouge entourant son oeil gauche. Ses parents ont-il l’impression d’être particulièrement ouverts d’esprit ? « Pas nécessairement. On essaie juste de faire ce qui est mieux pour notre fils. Et le drag, c’est sa passion. » répond sa maman. Tommy est fan de Shea Coulée. Il espère la croiser demain.

Son père l’encourage à nous montrer sur son mobile les photos de la tenue qu’il arborera le lendemain lors du « Kids Fashion Show ». Les parents se posent-ils pour autant des questions sur la sexualité future de leur enfant ? « On ne parle pas encore de son orientation sexuelle, nous répond sa mère. Mais on l’aimera qu’il soit gay, straight ou quoique ce soit. »

Ce coté "family friendly" du DragCon se matérialise également par une "kids zone" où des drag queens viennent notamment lire des contes inclusifs et queerfriendly à des enfants en bas âges et aux visages recouverts de paillettes.

DragCon
Une drag queen lit un conte à une assemblée d'enfants dans la "kids zone" du DragCon.

Le mot d'ordre : entertainment

De l’autre coté du pavillon, les garçons du "Brit crew" - les boys sexy qui accompagnent RuPaul dans la version britannique de son émission- "flexent" leurs muscles et proposent des selfies à 10 livres. Sur la scène centrale les Frock Destroyers - le trio formé par Baga Chipz, Blu Hydrangea et Divina De Campo - interprètent leur fameux titre Break Up (Bye Bye). Dans les couloirs de la convention, les plus chanceux pourront croiser le chanteur Todrick Hall venu en « ami » ou l’acteur de la série Looking Daniel Franzese qui animera plus tard un talk sur le thème de l’humour queer.

Deux salles sont aménagées pour la tenue de panels sur des sujets tout aussi léger, comme "l'amitié entre drags". Encore une fois, le mot d'ordre ici est l'entertainment. Il n'est pas question de discussion politique ou d'aborder des sujets plus sérieux. RuPaul, ne ratant aucune occasion de faire son autopromo,  en profitera pour faire la publicité de son nouveau show Netflix, AJ and the Queen.

Pour favoriser l'inclusion des personnes malentendantes, chaque chanson ou prise de parole est simultanément traduite en langue des signes. Tandis que plusieurs pancartes rappellent aux participants qu'il faut demander aux drag queens l'autorisation de les photographier ("Drag is not consent !").

https://www.instagram.com/p/B7f2-_Dh8m6/?igshid=1pv0ujwsvi2po

Drag queens françaises

Dans la foule, on reconnait aussi deux drag queens françaises, Kam Hugh et The Arseniek. Elles sont venues à Londres spécialement pour la convention, et elles sont conquises. Même si la veille, elles ont du attendre deux heures dans le froid avant de pouvoir rentrer : « C’est dément. Il y a une ambiance géniale. Et puis c’est une super opportunité de rencontrer physiquement des professionnels et des marques avec qui on ne dialogue d’habitude que par Instagram. »

DragCon
The Arsoniek et Kam Hugh, deux drag françaises ravies de cette première édition du DragCon UK.

Avant de "sashay away"*, on hésite devant un t-shirt The Vivienne. Mais le prix, nous décourage. Après tout, comme le répète souvent RuPaul “Nous sommes tous nés nus. Le reste n’est que du drag.”

* "dire au revoir", une des phrases signatures prononcées par RuPaul dans son show lorsqu'une candidate est éliminée.

Plusieurs saisons du RuPaul's Drag Race sont disponibles sur Netflix

Crédits photos : Romain Burrel pour TÊTU