« Ils sont capables de me tuer » : au Maroc, de jeunes hommes gays victimes d’un outing massif

Depuis quelques jours, au Maroc, de nombreux jeunes gays voient leurs photos d’applis de rencontres partagées massivement, les mettant en grave danger. TÊTU a mené l’enquête sur ce phénomène inquiétant lancé par un influenceur sur Instagram.

Mis à jour le 20 avril 2020 à 10:41, avec la réponse d’Instagram en fin d’article.

Mis à jour le 21 avril 2020 à 13:04, avec la réponse de Grindr en fin d’article.

« Je risque de tout perdre si on se rend compte que je suis homosexuel. » En évoquant sa situation, Nassim*, étudiant de 20 ans à Casablanca, au Maroc, parle de « crise ». « On ne sait pas ce qui peut arriver dans les prochains jours. Si mes parents musulmans, très conservateurs et pratiquants, tombent sur ces captures d’écran, c’est vraiment très grave. » Mardi 14 avril, une amie du jeune homme l’avertit que des photos de son profil sur PlanetRomeo, appli de rencontres gays, ont été partagées par une inconnue sur un groupe Facebook de femmes marocaines. Deux de ses « amis proches » ont connu une situation similaire. « J’ai trouvé des commentaires très homophobes sous les posts Facebook, certains appellent au meurtre. »

Depuis quelques jours, la population LGBT+ du Maroc appelle à l’aide. Jeudi 16 avril, un message intitulé « La communauté gay du Maroc est en danger » a été posté par un compte anonyme sur le réseau social Reddit : « L’exposition de personnes homosexuelles dans une telle communauté peut en conduire certaines à la rue, à la violence ou même à la mort, et nous n’avons nulle part où aller à cause du confinement. (…) Nous n’avons pas de pouvoir, c’est une période effrayante pour beaucoup d’entre nous et nous avons besoin d’aide. »

Au moins cent victimes

L’association Equality Morocco, qui lutte depuis sa création en 2018 contre « les LGBTphobies sociales, culturelles et institutionnelles« , a été alertée d’une centaine de cas au minimum. TÊTU a recueilli les témoignages de six d’entre eux, généralement jeunes, issus de familles conservatrices avec lesquelles, souvent, ils sont confinés. Bilal*, Casablancais de 23 ans, vit dans la peur depuis que ses photos Grindr ont été subtilisées et « circulent partout » sur Facebook : « Je sais bien ce qui va m’arriver une fois qu’ils le sauront. Soit je me retrouverai à la rue une nouvelle fois, soit je serai mort. Ils sont capables de me tuer pour préserver leur bonne réputation. »

Une situation d’autant plus grave que les Marocains LGBT+ ne sont pas protégés par les autorités, comme le rappelle Sébastien Tüller, responsable de la commission LGBTI à Amnesty International France : « Depuis plusieurs années, les personnes LGBTI au Maroc sont régulièrement harcelées par la police. Cette campagne d’outing risque donc d’intensifier les persécutions à leur encontre. Et les victimes d’outing risquent de ne pas pouvoir saisir les autorités pour porter plainte à cause du risque d’arrestation découlant de l’article 489 du code pénal, qui pénalise l’homosexualité jusqu’à trois ans de prison. »

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« Ma vie a été ruinée »

Mais d’où vient cette campagne subite d’outing de masse ? L’affaire n’a rien de spontané. Tout remonte à un compte Instagram, celui de Naoufal M., qui a dépassé cette semaine les 600 000 abonnés. Si certains le désignent comme une femme transgenre, lui-même s’identifie comme un homme gay. Mehdi, jeune homosexuel de 22 ans habitant à Casablanca, lui aussi outé à cause de l’influenceur, affirme avoir croisé sa route l’an dernier à Istanbul, où il vivrait. « Il hait les membres de la communauté LGBT+ alors qu’il en fait partie. »

En début de semaine, dans des vidéos en direct parfois vues par plus de 100 000 personnes, Naoufal M. commence à dévoiler l’orientation sexuelle de jeunes hommes gays. Sami* en a été la victime. Dans une vidéo où son visage apparaît, Naoufal M. lui demande s’il est gay. Il répond par la négative et l’influenceur le coupe : « Arrête de mentir. » Il montre alors à l’écran le profil Grindr du jeune homme, dont le visage se crispe aussitôt, avec une discussion au cours de laquelle il envoie des nudes. Depuis cette vidéo, Sami a été mis à la porte par sa famille. Il vit dans la peur et reçoit « beaucoup de menaces« . « Ma vie a été ruinée à cause de cette personne« , résume-t-il.

« Ça pourrait être ton mari »

Mais ce n’est pas tout. Dans une nouvelle vidéo en direct, Naoufal M. dément avoir outé des homosexuels. Pourtant, il incite « les filles » qui regardent sa vidéo à télécharger des applis comme Grindr, PlanetRomeo et Hornet, qu’il cite nommément. « J’aurai pitié pour quelques gays mais je n’y peux rien. » Il invite ses abonnées à se créer de faux profils masculins sur ces applis, en se présentant comme « passifs« , tout en expliquant le principe de la géolocalisation. « Ça pourrait être ton mari qui est dans la chambre à coucher, ton fils aux toilettes, ton copain qui habite l’immeuble voisin. Peut-être que tu y trouveras ton cousin qui habite à quelques mètres de chez toi, ton oncle, ton père, ton grand-père. »

En écoutant ces consignes sordides, on comprend un peu mieux les motivations vindicatives de Naoufal M. : « À la femme qui dit « Mon fils est un vrai homme » et qui insulte les pédés comme moi. (…) À toi qui portes le voile et penses avoir réussi dans la vie parce que tu sors avec un homme barbu, c’est l’occasion. (…) Allez-y, maintenant, sur ces applications pour découvrir la vérité, vu qu’ils sont coincés chez eux de toute façon. Ils ont tous le même vice, à tous les coups. »

Mehdi en a fait les frais. Il s’est retrouvé piégé par un faux profil sur Grindr. « J’ai tellement peur des conséquences. À mon travail, la plupart des gens sont ouverts d’esprit, mais pas dans mon quartier, surtout pas ma famille. Comme il y a la géolocalisation, je suppose que la fille qui a fait ça vit dans le quartier. »

« Tu fous la honte à notre famille »

Ces faux profils n’ont pas été créés que par des femmes. Ismaïl*, 20 ans, habitant de Larache, s’est retrouvé piégé sur Grindr par un de ses cousins après la vidéo de Naoufal M. Croyant parler à un autre jeune homme gay, il envoie des nudes. « Même si on ne voit pas mon visage, on reconnaît bien ma chambre. (…) J’étais un peu naïf, je pensais que sur l’application il n’y avait que des personnes comme moi. J’avais donc mis toutes mes informations. »

Manchoufouch, plateforme de l’Union féministe libre (UFL), a réussi à faire publier un message d’alerte sur Grindr au Maroc : « Nous vous prions de faire attention à votre sécurité, de ne pas partager vos photos et informations personnelles directement avec des personnes inconnues. Des campagnes d’outing sont en cours suite à des propos haineux à l’égard de la communauté LGBT+ au Maroc. » Certains ont demandé à ce que l’application soit désactivée dans le pays quelque temps, sans succès.

Quand Ismaïl se rend compte que c’est avec son cousin qu’il échange, il le bloque. Mais ce dernier vient lui parler sur WhatsApp, lui renvoie ses nudes et le traite « déviant sexuel » : « Tu fous la honte à notre famille. Ton père t’envoie faire des études et toi tu sors pour te faire enculer. » Depuis cet épisode, Ismaïl craint que son père, « un homme religieux et strict« , découvre ces photos et le mette à la porte. « J’ai peur qu’il m’arrive comme ce qui est arrivé au jeune homme de Sidi Moumen. »

« Ma mère m’a transféré ces photos sur WhatsApp et m’a dit qu’elle me considérait comme mort. Toute ma vie a changé. Je suis sans famille.« 

Le Larachien fait référence au suicide d’un jeune homme de 27 ans survenu mercredi 15 avril qui a secoué ce quartier tranquille de Casablanca. Mais « les raisons du suicide n’ont toujours pas été identifiées » et rien ne permet pour l’heure de faire le lien avec la campagne d’outing.

Signalements sur Instagram

Plusieurs témoins évoquent des suicides et des licenciements à la suite de cette campagne d’outing, mais rien ne permet à ce stade de le confirmer, souligne Equality Morocco. « Il y a eu des suicides, mais personne n’admettra que c’est à cause de ça« , glisse une jeune Marocaine qui préfère garder l’anonymat. Amine*, Casablancais de 24 ans qui occupe un poste de direction dans une entreprise, a vu du jour au lendemain son orientation sexuelle, ses photos et son identité divulguées sur Facebook et Instagram après avoir été piégé par un faux profil sur Grindr.

« Ma mère m’a transféré ces photos sur WhatsApp et m’a dit qu’elle me considérait comme mort. Toute ma vie a changé. Je suis sans famille. » Un « très bon ami » à lui, victime lui aussi de la campagne d’outing, a tenté de mettre fin à ses jours. Au moment de la publication de cet article, le compte Instagram de Naoufal M., qui se trouve être un compte certifié, n’avait pas été suspendu. Pourtant, toutes les victimes interrogées par TÊTU l’ont signalé. L’entreprise, interrogée par nos soins, n’a répondu que dans un deuxième temps. Pas plus que Naoufal M. lui-même. D’après des captures d’écran que nous avons pu consulter, une femme transgenre habitant Tanger a contacté l’influenceur en lui demandant de mettre un terme à sa campagne d’outing. Voici sa réponse : « Fais attention à ce que tu dis, connard. Sale microbe. Que Dieu t’envoie la catastrophe. Tu ne paies rien pour attendre. »

Un suicide confirmé

Vendredi 17 avril dans la soirée, Instagram a répondu à TÊTU : « Nos équipes ont travaillé sans relâche ce jour pour intervenir le plus rapidement possible. Instagram fait preuve d’une tolérance zéro à ce sujet, c’est pourquoi nous avons supprimé plusieurs vidéos enfreignant nos standards, le compte a également été désactivé. Nous ne permettons pas que des membres de la communauté LGBTQ+ soient outés par d’autres personnes. Nous avons retiré ce contenu parce qu’il met des personnes en danger. » Le compte de Naoufal M. avait effectivement été désactivé vendredi soir. Depuis, l’influenceur en a créé un nouveau. D’après nos informations, la campagne d’outing se poursuit de toute façon via des groupes de conversation WhatsApp.

Lundi 20 avril, c’est Grindr qui a fourni à son tour une réponse : « Lorsque nous avons appris ce qui se passait au Maroc, nous avons rapidement réagi en postant des messages d’avertissement en arabe marocain et en français pour inciter nos utilisateurs à prendre des précautions supplémentaires dans cette période. Nous sommes à l’écoute et aux côtés de notre communauté à travers de nombreux canaux, nous les encourageons à signaler les activités douteuses et nous enquêtons sur les problèmes que l’on nous fait remonter. »

Entre-temps, vendredi, le suicide d’un jeune homme de 21 ans vivant avec sa famille à Rabat a été confirmé par le journaliste Hicham Tahir : « Ses photos ont été partagées, écrit-il sur son compte Twitter. Par désespoir, il s’est suicidé. Mon ami a dû apprendre la nouvelle de la bouche de la mère du défunt. Elle ne comprenait pas pourquoi son fils s’est suicidé« . Cette information a ensuite été confirmée par le site d’information marocain francophone Le Desk.

*Les prénoms ont été modifiés

 

Crédit photo : Needpix


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