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confinementLe Marais retrouve son âme avec la réouverture des lieux LGBT+, mais...

Par Nicolas Scheffer le 08/06/2020
Marais

Avec le retour des bars, restaurants et autres commerces LGBT+, les rues du Marais voient le retour des parisiens après près de trois mois d'inactivité. Reportage. 

« Quand tu télétravailles comme un dingue et que tu finis ta journée seul devant ta télé, c’est un peu déprimant. Le Cox qui rouvre, c’est le retour à une vie normale. On peut enfin respirer de nouveau », souffle Julien, barbe taillée et t-shirt moulant à quelques pas du célèbre bar de la rue des Archives à Paris. Le temps maussade de ce vendredi soir ne l’empêche pas d’être bien content de pouvoir lever le coude, une bière à la main, pour entamer son week-end.

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Mais la fête n’est pas totalement de retour. À Paris comme dans toute l’Île-de-France où le coronavirus circule encore, les bars ont pu rouvrir depuis le mardi 2 juin, à condition de respecter des règles strictes : les clients doivent rester à l’extérieur, du gel hydroalcoolique distribué et à 22 heures, extinction des feux, l’établissement doit fermer pour la tranquillité des voisins. Résultat, « on commence nos soirées à 16 heures et on se couche avant minuit », s’amuse Nicolas après s’être pris en photo avec son ami Julien pour immortaliser le moment.

"Faire la police"

À la réouverture du bar, certaines photos de la foule compacte ont pu choquer. Depuis, l’équipe a mis des affichages pour inciter ses clients à s’étaler sur la rue avec un marquage au sol pour faire respecter un mètre de distance entre chaque groupe. « C’est difficile de faire la police, c’est un bar convivial et nos clients sont très contents de se retrouver. D’autant que quand ils ont un peu bu, ils sont désinhibés », explique Fayçal Khiatine, le directeur de l’établissement. Le respect de la distanciation physique n’est pas naturel et il faut une détermination de fer pour ne pas se laisser aller aux accolades. 

Les chiffres encourageants de la baisse des admissions dans les hôpitaux ne parvient pas à rassurer totalement Christophe Vix-Gras, associé du Rosa Bonheur. Le bar installé dans le parc des Buttes-Chaumont a rouvert vendredi 5 juin mais « il faut qu’on soit conscient de notre responsabilité. On ne doit pas devenir un nouveau foyer de contamination », insiste le patron. D’autant que s’ils craignent pour leur santé, les clients boycotteront les bistrots, pense-t-il.

Résultat, des cercles sont dessinés au sol et il n’est pas question de pouvoir faire danser les fêtards, jusqu’à ce que les autorités aient donné plus d’informations. En attendant, jeudi 11 juin, un live sera diffusé sur YouTube pour récolter des fonds pour le Secours Catholique.

Une cagnotte pour le cruising

Le vendredi soir, Laurent a l’habitude de traîner dans « les bordels » : les sous-sols de bars que l’on visite pour consommer du sexe sur place. Bien entendu, il n’est pas encore question de reprendre le cuising. Alors qu’on porte un masque pour prendre le métro, il n’est pas envisageable d’échanger notre salive et même plus lors de rencontres furtives avec plusieurs garçons. Mais la routine, c’est la routine, Laurent et ses yeux bleus ont décidé d’aller prendre un demi devant le Secteur X qui a rouvert. « Après deux mois et demi sans rien faire, il y a un gros manque de sexe. Je n’arrive pas à me faire aux applis, où l’on ne peut pas véritablement se jauger », dit-il. Alors, il voulait savoir si un garçon en terrasse ne lui taperait pas dans l’oeil pour l’emmener chez lui. Il a bon espoir, malgré sa timidité. 

Après deux mois de fermeture, il était temps pour le Secteur X de rouvrir. Le bar n’est pas surendetté, il est propriétaire des murs et a pu reporter certaines charges mais le patron a dû placer ses trois serveurs et deux extras en activité partielle faute de pouvoir payer leur salaire. « Heureusement, on a pu garder contact avec nos clients qui nous manquaient et qui nous ont encouragé », avance Francis Maubant le gérant. Un des habitués a même souhaité aider quatre bars de cruising à faire face et lancé une cagnotte Leetchi pour les soutenir.

À ce jour, 14 personnes ont permis de récolter 715 euros. « Ce n’est pas ce qui va nous sortir la tête de l’eau, mais c’est très touchant », sourit Francis. Surtout, il espère que la météo sera plus clémente les jours à venir. Le lendemain de la réouverture, alors qu’il pleuvait des trombes d'eau, il n’a même pas attendu 22 heures pour fermer son bar. 

La crainte d’un effet boule de neige

Avec la Gay pride et la fête de la musique, le mois de juin est habituellement celui où Tata burger fait son meilleur chiffre d’affaire. Vers 19 heures 30, deux clients s’approchent pour voir la carte et sont intrigués par le très chic « DSK », la signature du restaurant : un burger en forme de bite. Le Tata a pu élargir sa terrasse et s’étaler sur deux places de parking neutralisées. Alors que d’ordinaire le restaurant sert 14 couverts en extérieur, il peut désormais monter jusqu’à 50. Mais on est loin des 90 couverts à l’intérieur. « On espère pouvoir rouvrir la salle le 22 juin. L’extérieur est agréable, mais c’est difficile de créer de la convivialité », explique Thibaud, le directeur. Selon lui, lorsque l’on vient seul, on finit toujours par papoter et de rire avec son voisin de tablée, mais la distanciation rend l’exercice plus compliqué. 

Surtout, les commerçants du marais craignent un effet boule de neige. Le Tata burger achète son pain brioché à la boulangerie en face, Legay choc, connue pour ses gâteaux en forme de phallus. Avec une quarantaine de clients professionnels, les restaurants représentent 25 à 30 % du chiffre d’affaire de la boulangerie. L’absence de touristes l’a empêché de poursuivre ses ventes, malgré qu’elle soit un commerce de première nécessité. « Notre chiffre a été divisé par deux ou par trois et on n’a pas pu bénéficier de véritable aides de l’État parce qu’on était ouvert », s’inquiète Karine Courchay, directrice depuis 11 ans de l’entreprise.

Même constat de dépendance entre les entreprises chez BCM. Les clients du sex shop viennent « acheter du poppers quand ils ont dragué un garçon en boîte ou dans un bar et un gode quand ils n’ont pas réussi à trouver », s’amuse Ludovic à la caisse. Et si la vente de sextoys a explosé pendant le confinement, les sex-shops du quartier ne semblent pas être ceux qui en ont le plus profité. Il n’est pas très inquiet pour la pérennité de son magasin mais redoute que la crise économique fasse perdre l’esprit du Marais en transformant de petits magasins en boutiques de luxe. 

« Le confinement nous a forcé à quitter le marais plus rapidement que prévu »

À 15 minutes à pied du quartier gay, des passants sont intrigués par la vitrine d’une librairie qui a ouvert ce vendredi. Une dame âgée est intéressée par la couverture d’un livre où l’on peut voir un garçon dans une pause suggestive. La dernière librairie LGBT+ de Paris, Les Mots à la bouche a dû se résoudre à quitter la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie pour le 37 rue Sainte-Ambroise dans le XIè arrondissement, faute de pouvoir assumer un doublement voire triplement de loyer

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« Le confinement nous a forcé à quitter le marais plus rapidement que prévu », indique Nicolas Wanstok, l’un des libraires. L’accueil a été très favorable avec une affluence toute la journée, et tout le weekend dans la boutique. Le libraire n’arrête pas d’encaisser les achats de ses clients retrouvés. Après un sondage sur les réseaux sociaux, Nicolas Wanstok s’est rendu compte que la plupart de ses clients historiques habitent dans les Xè et XIè arrondissement. Cela s’est vérifié : deux clients ont fait savoir qu’ils logeaient dans le coin. Un nouveau quartier gay ?