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ArchivesJim Fouratt, vétéran de Stonewall : "Nous avons un grave problème avec la police"

Par Timothée de Rauglaudre le 15/06/2020
Stonewall

Présent aux émeutes de Stonewall en 1969 à New York, qui ont marqué le début du mouvement de libération homosexuelle, Jim Fouratt a cofondé le Gay Liberation Front. Pour TÊTU, il est revenu sur sa jeunesse, la "révolte" de Stonewall ou encore le mouvement Black Lives Matter.

TÊTU : Comment était votre vie avant Stonewall, en tant qu'adolescent homosexuel ?

Jim Fouratt : J'ai 78 ans, ce qui veut dire que j'étais lycéen dans les années 1950. J'ai réalisé à l'adolescence que j'étais attiré par les garçons plutôt que par les filles. J'ai grandi dans une famille catholique de la classe ouvrière à Rhode Island. On ne parlait pas d'homosexualité. Je me souviens être allé à la bibliothèque, où je n'avais trouvé que deux livres qui en parlaient, et d'une manière horrible. Je passais beaucoup de temps à l'extérieur, à l'école - mes parents ont travaillé très dur pour m'envoyer dans une très bonne école privée catholique -, avec mes amis, et je ne parlais jamais de mon attirance pour les garçons.

Mon éducation politique a commencé dès les années 1940, avec John McCarthy et sa chasse aux sorcières contre les communistes. On le regardait à la télévision sur notre écran minuscule. Quand j'avais huit ans, une pétition intitulée "Un million d'Américains soutiennent John McCarthy pour se débarrasser des communistes" circulait. J'ai remarqué que personne dans le quartier ne voulait la signer. Quand ma mère l'a découverte, elle était très en colère. Je pense que le reste de ma vie a consisté, en quelque sorte, en une réparation pour cette pétition anticommuniste.

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Très jeune, j'ai appris à survivre en pensant par moi-même. J'aimais beaucoup cette compassion sociale et politique que j'observais chez les prêtres dans les années 1950. Je pense qu'une grande part de ma sensibilité morale et éthique vient de la meilleure facette de cette tradition. Pour autant, je me considère athée, particulièrement depuis la crise du sida. J'ai appris que la religion était probablement l'institution la plus homophobe qui existe au monde, aujourd'hui et dans l'histoire, et était la cause la plus importante des persécutions contre les homosexuels et les lesbiennes. Je ne suis pas religieux mais je pense que la politique sous son meilleur jour est un voyage spirituel.

Comment s'est passé le départ du nid familial ?

J'ai intégré le séminaire. Je me souviens être tombé amoureux d'un très bel Italien blond qui était mon ami. Je ne savais rien de la sexualité. Je savais seulement que j'étais attiré par les garçons mais j'ignorais comme ça se traduisait sur le plan sexuel. Un jour, je me suis disputé avec un autre séminariste. Il est allé voir le directeur du séminaire pour lui dire que j'avais des photos d'hommes nus dans ma chambre. Il s'agissait en fait de photos du David de Michel-Ange sur lequel j'écrivais un essai. Quand le directeur du séminaire m'a demandé si j'étais homosexuel, j'ai répondu que oui. Je ne voyais pas le problème : je ne pratiquais pas, j'étais au séminaire et j'avais fait vœu de chasteté. J'ai été renvoyé.

Je ne voulais pas retourner à Rhode Island. J'ai pris un bus pour New York. En descendant, j'ai demandé mon chemin pour aller à Greenwich Village. C'est là qu'a commencé ma vie d'homosexuel. Je voulais devenir acteur. En 1965, je devais répéter une scène avec une actrice d'Allemagne de l'Est. Elle m'a proposé qu'on se retrouve à Times Square, où elle avait quelque chose à faire. C'était la première manifestation contre la guerre du Viêt Nam aux États-Unis. Les services secrets ont commencé à arrêter les manifestants. Je me souviens d'avoir couru sur le trottoir, poursuivi par deux d'entre eux. J'ai été accusé d'avoir insulté un policier et couru dans la rue. Tout cela était faux. Au tribunal, j'ai dit la vérité. Le flic a menti. J'ai été condamné et cela a été ma première expérience de radicalisation. J'ai appris comment la police mentait et s'en sortait malgré tout.

Vous avez dit par le passé que vous préfériez parler de "révolte" plutôt que d' "émeutes" à propos de ce qui s'est passé devant le bar The Stonewall Inn à New York, en juin 1969. Pourquoi ?

Il n'est absolument pas possible, selon aucun critère, dans aucun dictionnaire que je puisse trouver, que ce qui s'est passé en particulier cette première nuit ait été une émeute. Il n'y a pas eu de fenêtres cassées, de blessures, de feux. Il y a eu six arrestations de personnes qui travaillaient dans le bar, et trois arrestations de personnes à l'extérieur qui étaient droguées aux amphétamines. Une femme a essayé de s'en prendre à la police [avec un couteau, ndlr] Trois flics ont été envoyés à l'hôpital mais elle n'a même pas transpercé leur uniforme. Le lendemain, un tabloïd a titré : "Trois policiers blessés dans une émeute homosexuelle". C'est la police new-yorkaise qui a appuyé l'idée d'une émeute. Ils essayaient de couvrir de ce qui s'est réellement passé, à savoir un problème d'argent. Il y avait des échanges financiers entre la police et les bars, parce qu'il était illégal de servir de l'alcool aux homosexuels.

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Le Stonewall était un bar tenu par le crime organisé, où se rendaient des hommes adultes, souvent mariés, à la recherche de drogues et d'hommes plus jeunes. Ce soir-là, je rentrais tard du travail. Je suis arrivé sur Christopher Street pour tourner à Waverly Place, où je vis toujours. Alors que je marchais, j'ai vu une voiture de police en face du Stonewall, et une dizaine de personnes sur le trottoir. Les portes du bar se sont ouvertes et un policier a fait sortir une femme pour la mettre dans la voiture. Le policier est rentré dans le bar, la femme s'est agitée et a réussi à enlever ses menottes. La foule applaudissait et de plus en plus de gens sont venus, il y avait environ soixante-quinze personnes sur le trottoir.

Qu'avez-vous ressenti à ce moment-là ?

Il y a eu un point de rupture qui annonçait ce qui allait se passer ensuite. J'ai regardé autour de moi et vu tous ces jeunes hommes gays. On s'est regardés d'une manière inhabituelle, sans se considérer mutuellement comme de potentiels partenaires sexuels. C'était un moment extraordinaire pour moi. Les gens ont commencé à danser. En ressortant du bar, le flic a pris peur et appelé des renforts pour nettoyer la rue. J'ai rassemblé quelques personnes que je connaissais du mouvement contre la guerre du Viêt Nam. On s'est demandé : "Comment on fait pour que ça continue ?" Nous avions tous compris que quelque chose venait de se passer, quelque chose qui n'était encore jamais arrivé à aucun de nous.

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Cela se produisait après une décennie de changement social, de manifestations publiques pour les droits civiques. Je ne pense pas qu'il y aurait eu de libération homosexuelle sans la libération des femmes. Au troisième jour, nous nous sommes rassemblés dans une église au coin de la rue. Il y avait environ deux cents personnes, très diverses, de différents âges, types de corps, races. Nous avons demandé à tout le monde : "Pouvez-vous nous dire pourquoi vous êtes là ?" Il y a eu des réponses comme : "Je veux pouvoir tenir la main de mon petit ami quand je marche dans la rue" ou "Je veux épouser la femme que j'aime". Personne ne disait : "Je veux voir une révolution avant de mourir", ce que j'aurais pu dire pour ma part. Nous ne les avons pas interrompus, nous ne leur avons pas demandé pourquoi ils voulaient vivre comme des hétéros. Nous les avons simplement écoutés.

C'était une véritable leçon de vie pour moi. Pendant des années, j'ai été opposé à l'idée de mariage civil des couples de même sexe. J'avais été éduqué dans la critique féministe du mariage. J'ai changé d'avis. L'année dernière, un journaliste m'a demandé ce que je considérais être le plus grand accomplissement du mouvement LGBT+. J'ai beaucoup réfléchi la nuit qui a suivi. Et j'ai répondu quelque chose que je n'aurais jamais pensé dire. J'ai réalisé qu'avec le droit au mariage, qui n'est pas un acte religieux, nous avions gagné. Nous avions vaincu l'institution qui nous était la plus opposée : l'Église. Cette année, le 24 juin, cela fera un an que je suis marié à un peintre de 75 ans. Je n'aurais jamais pensé que cela se produirait. Mais, vous savez, on vieillit et on se rend compte que le mariage, ce n'est pas que pour avoir des enfants.

Quels nouveaux droits aimeriez-vous voir conquis de votre vivant ?

Je vous ai parlé de ce premier rassemblement où des personnes très diverses étaient représentées. Je pense que ce qui est important est ce que nous voyons dans nos rues en ce moment : la bataille contre le racisme. Au moment où je vous parle, cela fait quatre nuits que George Floyd a été tué par un policier blanc. Il y a un besoin écrasant d'exprimer sa colère, en particulier dans les communautés noires et issues du Proche-Orient et du Moyen-Orient, face aux meurtres d'hommes noirs et de quelques femmes noires.

Le lendemain de la mort de George Floyd, je lisais dans mon salon. J'ai entendu du bruit, je suis allé à ma fenêtre mais je n'ai rien vu. Je suis sorti et j'ai vu des centaines et des centaines de jeunes. J'ai décidé de les rejoindre. Nous assistons à un mouvement d'émancipation qui a éclos chez les jeunes Noirs à l'aube du XXIe siècle, à travers Black Lives Matter. Nous avons toujours un racisme structurel et j'ai appris que la seule façon de parler du racisme était de confronter mon propre racisme. Je pense que c'est ce que chaque personne blanche doit faire, particulièrement en ce moment. J'ignore comment mes amis noirs parviennent à se contenir. Ces gosses grandissent en apprenant à faire avec les flics. Je peux gérer la police parce que je suis blanc, même si je suis homosexuel.

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Je suis resté trois heures à marcher avec ces jeunes. Je pense qu'il est important d'être là, pas seulement en ligne mais d'être physiquement présent aux côtés de personnes qui peuvent ne pas nous ressembler, ne pas aimer les mêmes personnes que nous. Ce que nous avons en commun, c'est que nous nous battons comme l'oppression. Je peux parler de l'homophobie ou du fait d'être issu de la classe ouvrière. Je crois aux points d'unité plutôt qu'à la recherche de désaccords. J'essaie de dialoguer avec des personnes différentes de moi, qui souffrent de l'oppression économique, raciale ou de genre.

Êtes-vous inquiet des menaces contre les droits LGBT+ à l'ère de Donald Trump ?

J'ai beaucoup d’espoir, et en même temps je peux vous dire que, dans ce pays, nous vivons une période très dangereuse. Des nationalistes chrétiens attaquent la Constitution. Nous avons un président qui a été élu par des gens qui croient dans des idées radicales d'établissement d'une théocratie aux États-Unis, et qui détournent le regard des comportements peu chrétiens de Donald Trump. Trump doit être arrêté. Je pense que nous allons traverser une période très sombre au cours des vingt prochaines années, à cause de ce que Trump a fait au système judiciaire. Mais je garde espoir. Nous devons regarder la situation dans son ensemble.

Aux Etats-Unis, nous avons un grave problème avec la police. J'ai ma propre histoire avec la police. Je ne leur fais pas confiance. Je ne me tourne pas vers eux pour me protéger. Nous avons besoin de policiers formés comme des soldats de la paix. Or, nous avons une police entraînée à tuer, équipée d'armes de guerre sophistiquées. À qui fait-elle la guerre ? Nous vivons toujours dans ce pays fondé sur le racisme ; d'abord contre les Amérindiens, puis les esclaves. La fortune de ce pays, qui est encore celle de nombreux milliardaires, est fondée sur le racisme. J'ai appris du mouvement féministe l'importance du droit à contrôler son corps. C’est essentiel pour les homosexuels et les lesbiennes. La politique du corps est quelque chose qui nous unit.

 

Crédit photo : Jim Fouratt