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Hommage national à Daniel Cordier : l’occasion manquée d’Emmanuel Macron

TRIBUNE. Alors qu'Emmanuel Macron a rendu hommage au résistant Daniel Cordier, il n'a jamais mentionné l'homosexualité de ce dernier. Pour l'auteur Olivier Charneux, une occasion manquée de rappeler que de nombreux héros et héroïnes de la Résistance étaient homosexuel.le.s. Et que leur orientation sexuelle n'était pas pour rien dans leur engagement.

Daniel Cordier fut un résistant de premier ordre, secrétaire de Jean Moulin, oui. Mais il était aussi ouvertement homosexuel. Pour le dire sans le dire, le président Emmanuel Macron, dans son hommage officiel aux Invalides ce jeudi 26 novembre 2020, a usé de cette périphrase : « il était libre dans ses amours », comme si prononcer le mot « homosexuel » était infamant, honteux.  Quelle occasion manquée ! Pourquoi est-ce si important de rappeler clairement que Daniel Cordier était homosexuel ? Valoriser un héros gay aurait contribué à la fierté d’une communauté aussi bien dans son sein qu’à l’extérieur, et aurait participé à lutter contre les clichés, les a priori et les discriminations.

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Résistance contre un régime homophobe

À ceux qui me rétorquent « C’est une récupération communautariste, ce résistant n’a pas agi en tant qu’homosexuel mais comme un patriote. On n’a pas besoin de connaître son orientation sexuelle. Ce qui compte ce sont ses actes de résistance et son courage. », j’oppose les arguments suivants. Peut-on dissocier son orientation sexuelle de son engagement, dans une France où une loi discriminatoire avait été votée par le gouvernement de Vichy en août 1942 introduisant, pour la première fois depuis la Révolution, la notion « d’actes contre nature » pour désigner les relations homosexuelles ? (Cette loi a perduré 40 ans et fut abolie par Robert Badinter et Gisèle Halimi en 1982). Peut-on oublier son orientation sexuelle quand on risque d’être arrêté et déporté à cause de celle-ci ? Combattre pour la liberté et contre le nazisme impliquent-t-ils que l’on efface qui on est ? La réponse est non.

Certains refusent d’associer l’orientation sexuelle à la résistance mais n’hésitent pas, en revanche, à l’associer à la collaboration comme notamment pour Abel Bonnard (ministre gay dans le gouvernement de Vichy, surnommé « la Gestapette »), Robert Brasillach, Suzy Solidor et en accusant à tort, des personnalités comme Charles Trenet, entre autres… Pourtant, pour la Résistance, les homosexuel.le.s étaient des recrues idéal.e.s, puisqu’elles/ils avaient l’habitude de mener une double vie, de faire croire à une hétérosexualité de façade et n'avaient souvent pas d’enfants à charge.

Les homos, "éléments de peu de valeur"

Mais la résistance a toujours refusé d’admettre qu’il y avait des homosexuel.le.s dans ses rangs. Les communistes autant que les gaullistes considéraient qu’elles/ils étaient un obstacle à leur combat et donnaient d’eux une mauvaise image. Un.e homo était forcément un.e lâche, un.e traitre en puissance, un.e collabo couchant avec l’ennemi. Et les homosexuels masculins, pas assez virils. La résistance a toujours refusé la réalité de ces résistant.e.s-là. À ce déni des homosexuel.le.s résistants il faut ajouter le déni des étoiles roses, internés dans des camps de concentration. Et aussi le déni des expériences pseudo-scientifiques pratiquées sur des homosexuels à Buchenwald. 

Des militants gays se sont battus durant des décennies pour avoir le droit de participer aux commémorations les concernant. Dans les camps de concentration comme Buchenwald, les homosexuels étaient mis à l’écart par les prisonniers politiques qui ne les associaient jamais à leur combat et les rejetaient. "Le camp avait cette tendance compréhensible de se séparer des éléments considérés comme moins importants, de peu de valeur ou sans valeur, les homosexuels" écrit un des rescapés, étoile rouge, Eugen Kogon, dans son livre référence « L’État SS ». Ni héros, ni victimes, en un mot INEXISTANTS.

Hommage aux résistants homosexuels

Profitons de l’hommage national rendu à Daniel Cordier pour clamer haut et fort combien les homosexuel.le.s ont contribué à la liberté de la France. Citons d’autres résistant.e.s homosexuel.e.s assumé.e.s comme Rose Valland, historienne d'art qui participa au sauvetage et à la récupération de dizaines de milliers d'œuvres d'art volées par les nazis, Edith Thomas, romancière et archiviste, cofondatrice du Comité national des écrivains, et toutes ces lesbiennes résistantes qui participèrent à la libération de leur ville, de leur région, comme Rolande Trempé et Andrée Dubos-Larouquette, Rolande Trempé et Andrée Dubos-Larouquette, Marie-Henriette Doin, Claude Cahun, Suzanne Malherbe et Marie Thérèse Auffray.

N’oublions pas Pascal Copeau, l’un des chefs les plus importants de la Résistance, commandant en second de Libération-Sud. Jean Desbordes, écrivain, secrétaire et amant de Jean Cocteau avant-guerre qui dirigea le Réseau marine F2 en charge de surveiller les mouvements maritimes de la Manche et qui participa au succès du débarquement allié de juin 1944 ( il mourut sous la torture de la Gestapo en 1944), Roger Stéphane, écrivain et journaliste, cofondateur de L’Observateur, militant au parti communiste qui s’engagea par amour pour Jean-Pierre Sussel, lui-même engagé au réseau Combat, Pierre Herbart, écrivain, proche de Jean Cocteau et d’André Gide qui fut membre du réseau « Défense de la France », co-créa le journal homonyme qui deviendra France Soir et organisa la libération de la ville de Rennes et tous ceux qui fabriquaient des faux-papiers, aidaient des juifs, transmettaient des message comme Joseph Royan, Joseph Beauffrey, François Vernet, Aimé Spitz, Roger Wybot, Maurice van Moppès. Cette liste n’est pas exhaustive. Toutes et tous méritent d’être célébré.e.s et honoré.e.s par la République. En 2020, finissons-en avec la peur du « lèse résistance ».

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Le temps où seul.e.s les hétérosexuel.le.s avaient droit au statut de héros est révolu. Daniel Cordier est l’un des symboles les plus forts de notre fierté.

 

Olivier Charneux est l’auteur, entre autres, de Être un homme (Seuil), Tant que je serais en vie (Grasset), Les guérir (Robert Laffont), Le prix de la joie, Été 1963, l’affaire Charles Trenet (Séguier).


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