Pourquoi les jeunes ne savent pas grand-chose du VIH

Alors que 13% des nouvelles contaminations concernent les moins de 25 ans, ils se détournent des messages de prévention traditionnels. Et les assos s'arrachent les cheveux.

"Peut-être que cette vidéo est beaucoup trop intime et que je devrais la garder pour moi. Voilà, j'ai eu une syphilis. Je pense que ce sont des sujets dont on parle peu sur YouTube, alors que c'est hyper important. Si on pouvait ouvrir la parole là-dessus...", raconte Louis Cznv sur YouTube. Brun aux yeux bleus, ce vingtenaire gay raconte sans complexe qu'il a fait un plan avec un garçon qui a fini en MST. "On commence la chose et là, il me dit 'je n'ai pas de capote'. Les gars s'il vous plaît, protégez-vous", implore-t-il à ses 150.000 abonnés. Il explique avoir eu des symptômes au niveau de l'entrejambes. Le médecin lui fait faire des analyses et il apprend devant sa mère qu'il a la syphilis.

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Son traitement : une simple piqûre dans les fesses. "Ça aurait pu être grave, heureusement que je l'ai vu rapidement. Par pitié, si vous avez des symptômes ou un inconfort, allez vous faire dépister", dit-il devant sa caméra. Il a bien raison de souligner que son public a besoin d'être sensibilisé : 13% des nouvelles contaminations après un rapport entre hommes concernent des jeunes de moins de 25 ans, en France. Un chiffre qui a du mal à baisser. Selon la mutuelle Heyme, 21% des étudiants (toute orientation sexuelle confondue) disent ne pas savoir où se rendre pour pratiquer un dépistage. Pire encore, 19% des étudiants pensent que le VIH peut être transmis par une piqûre de moustique, 12% en embrassant une personne porteuse (PPVIH) et 17% pensent que le contact avec une personne séropo peut être facteur de transmission.

À l'école, seul le consentement compte

Vincent, 19 ans, lui est à jour de ses dépistages. "Le sida, ça enlève toute immunité, donc si on n'est pas diagnostiqué, on peut clairement crever d'un rhume", croit savoir ce jeune homme. Sa famille lui a vaguement dit de faire attention lorsqu'il fait l'amour. Lorsqu'il a compris qu'il était homo, il a commencé à se renseigner sur internet, par curiosité. "À l'école, on a reçu peu d'information sur les IST. La seule éducation sexuelle qu'on ait eue, c'était une intervention centrée sur le consentement mais pas sur la biologie et les maladies", regrette-t-il. Par comparaison, Jean-Ricardo, un jeune Belge de 20 ans, dit avoir vu des intervenants deux fois par an lorsqu'il était lycéen. Et depuis un peu moins d'un an, il prend la PrEP.

Ils connaissent le geste, mais...

"Dans les années 1990, les campagnes de prévention faisaient rire parce que les étudiants étaient un peu gênés, explique Albéric, un prof de philo à Rennes qui a bataillé pour installer une campagne d'Aides dans son établissement en 1992. Aujourd'hui, il n'y a pas vraiment de message : on compte sur l'infirmerie et un cours en SVT où on parle plus de biologie que de santé sexuelle." Ce prof cinquantenaire trouve compliqué aujourd'hui de parler de prévention auprès des jeunes. Lorsqu'il a tenté d'aborder le sujet, lors d'un cours sur le risque, la réponse a été unanime : "vous nous prenez pour des inconscients ?", lui ont répondu en chœur les élèves. "Ils connaissent peut-être le geste de mettre la capote, mais est-ce qu'ils savent que lorsqu'on est indétectable, on est également intransmissible ? Qu'une personne vivant avec le VIH a une espérance de vie équivalente aux autres ?"

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Communication globale ou ciblée ?

"L'éducation nationale ne remplit pas son rôle d'informer les ados. Même si on doit communiquer au plus grand nombre, notre rôle est de nous adresser avant tout aux publics les plus vulnérables : les HSH (les hommes qui ont des relations avec des hommes), les migrants, les travailleur·e·s du sexe, les usagers de drogue. La jeunesse ne doit pas être notre seul prisme de communication", pointe Aurélien Beaucamp, président d'AIDES. L'association a écrit un quiz, diffusé sur les réseaux sociaux, pour savoir le vrai du faux sur le VIH. Au passage, l'ONG demande une adresse mail et propose de s'abonner à une newsletter.

L'association souhaiterait que l'exécutif mette en place une campagne de dépistage massive après une baisse historique lors du premier confinement (-62% de dépistages pendant le confinement du printemps chez les 15-24 ans, selon les chiffres de Santé Publique France). Julien ne manque pas d'idées pour faire redémarrer ces dépistages. Ce jeune bachelier est d'avis que les associations aillent directement dans les bars : "ils pourraient proposer de nous offrir un coup à boire si on se fait dépister", propose-t-il. Sinon, il envisage de proposer un test VIH en même temps que les tests PCR pour se faire dépister au coronavirus. Et pourquoi pas ?

"Le VIH au même plan que les fruits et légumes"

Pour les asso, la communication est nécessairement compliquée : il n'est plus l'heure des marches funèbres dans les villes pour la "Saint sida" et des actions coup de poing. Le revers d'une vie normale est d'avoir du mal à mobiliser. "Les bons chiffres ont tendance à dédramatiser le VIH, les personnes qui viennent nous voir ne le perçoivent pas comme une menace", explique Roman Krakovsky, président des Séropotes, une association de convivialité de PPVIH. "Même si on vit en bonne santé avec le VIH, les discriminations perdurent : difficultés pour avoir accès à la médecine, pour avoir un logement, discrimination au travail".

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Lucas, 19 ans est ciblé par des messages de prévention sur les applications de rencontre. Il en voit aussi dans les transports en commun, mais il les trouve "plutôt boring". "On met le VIH au même plan que 'mangez cinq fruits et légumes par jour'", remarque-t-il. Dans la veine, Sida Info Service a lancé un jeu des sept familles pour parler des IST aux 15-25 ans. On imagine les soirées de Noël : "Dans la famille de la syphilis, je voudrais le chancre..." Et puis, les 15-25 ans jouent-ils vraiment encore au jeu des sept familles ?

Faire de la prévention auprès des boomers

Pour faire passer le message, les associations cherchent donc à imiter les marques et tentent de s'adresser aux influenceurs. Mais souvent sans succès. "Beaucoup de ces influenceurs pensent que le VIH n'est plus un problème", pointe Florence Thune, la directrice générale de Sidaction. Et ce manque d'intérêt a une conséquence directe : des approximations dans les messages. "On a dû rétropédaler après des erreurs relayées par ces jeunes stars", remarque-t-elle. En plus de constater qu'ils étaient tellement sollicités que souvent, la lutte contre le VIH n'était pas leur priorité. De toute façon, même les jeunes commencent à les bouder. "Ils nous parlent tout le temps de leurs codes promo pour telle ou telle marque, de leur pseudo bon plan. On en a marre de la pub cachée", peste Julien.

Les moyens de communiquer sont limités, alors même que Grindr fait payer plus cher les bannières publicitaires que Facebook, nous souffle un responsable d'asso. Alors, sans les budgets pharaoniques des stratégies marketing pensées pendant des mois, difficile de rivaliser avec les grandes marques.  Les associations font donc comme toujours : avec deux bouts de ficelles.

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"Sur Instagram, j'essaie de capter l'attention des jeunes. Ils sont surpris d'apprendre qu'une femme, hétérosexuelle, blanche puisse elle aussi être porteuse", indique Florence Thune. Plutôt que de donner un cours sur la PrEP, elle parle de sa propre expérience. Son audience est peut-être moindre, mais au moins, elle est sûre du résultat.

"Je leurs dis que si la PrEP existait il y a 20 ans, je n'aurais certainement pas été contaminée et leur explique comment ils peuvent y avoir accès", raconte-t-elle. "Mais surtout, je leur demande de faire de la prévention auprès de leurs parents". Notamment parce que la directrice de Sidaction sait que le manque d'information des adolescents est sensiblement égal à leurs parents qui ont pourtant vécu les années 90... Et que 21% des nouveaux contaminés ont plus de 50 ans.

 

Crédit photo : Sammie Vasquez / Unsplash


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