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cinémaLe thriller lesbien est-il un genre à part entière ?

Par Florian Ques le 12/04/2021
thriller lesbien

Alors que des œuvres comme Killing Eve ou I Care a Lot séduisent les foules avec des héroïnes queers, le thriller lesbien semble s'imposer comme un sous-genre du cinéma de suspense. Mais il n'échappe pas au male gaze...

C'est le 28 février dernier que la performance de Rosamund Pike dans I Care a Lot se voit distinguée lors de la cérémonie des Golden Globes. Dans ce long-métrage sorti à peine plus tôt sur Netflix, l'actrice prête ses traits à Marla Grayson, une arnaqueuse de première catégorie qui n'hésite pas à abuser du système médical et juridique pour escroquer les personnes âgées et les déposséder de toute leur fortune. Un personnage d'anti-héroïne exquis qui s'avère, en prime, être lesbienne. Une représentation rare dans le genre à prédominance masculine qu'est le thriller. Et pourtant, c'est loin d'être le premier cas de figure.

Prémices d'un sous-genre

"Je dirais que Bound correspond aux racines de ce genre, estime Emilie Marolleau, chercheuse à l'UCO et autrice d'une thèse sur l'homosexualité féminine à l'écran. C'est un peu une référence". Sorti en 1996 dans les salles obscures, le film en question – réalisée par les sœurs Wachowski – narre comment la petite amie d'un mafieux s'éprend de sa nouvelle voisine de palier, une ex-détenue qui est ouvertement lesbienne.

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Gina Gershon et Jennifer Tilly dans Bound (crédit photo : Gramercy Pictures)

Sur le papier, Bound coche effectivement toutes les cases nécessaires pour identifier un thriller lesbien. "Il faut avant tout qu'il y ait un élément de suspense dans la narration, avance Emilie Marolleau. Il faut aussi que le personnage principal soit une femme qui aime les femmes, elle ne doit pas être un personnage secondaire. Il y a cette idée de danger qui doit aller de pair avec le personnage". Il peut également y avoir une histoire amoureuse saphique qui est mise en avant, mais ce n'est pas toujours indispensable. Plusieurs œuvres correspondent ainsi à ce schéma-là, comme Chloé (2009) ou plus tard Atomic Blonde (2017).

À ses origines, le genre du thriller semble être calibré pour un public d'hommes hétérosexuels. Il mise très souvent sur un personnage central masculin et incorpore des aspects – la violence physique, la froideur, l'usage d'armes à feu – qui renvoient au masculin dans l'inconscient collectif. Les femmes, en général, sont reléguées au second plan : elles collent ainsi soit au stéréotype de la demoiselle en détresse, soit à celui de la femme fatale. Intégrer une composante féminine et lesbienne en tant qu'ancrage du récit permet-il alors au thriller d'échapper au male gaze – comprendre le regard masculin – ? Possible, mais pas toujours.

Bouleverser les codes établis

"Il y a plusieurs raisons dans le fait de créer des personnages qui soient explicitement lesbiens, distingue Emilie Marolleau. Cela peut être un choix assumé et presque politique, mais ça peut être aussi un moyen de titiller le regard masculin". Selon la chercheuse, le regard masculin et le regard lesbien peuvent très bien coexister. "Beaucoup de femmes ont justement interprété des personnages lesbiens plutôt construits pour le regard des hommes comme des personnages qui pourraient tout aussi bien correspondre à leur désir". Au niveau de la réception, les avis divergent tout de même. Pour Estelle, amatrice du genre, il y a un souci de représentation qui mérite d'être souligné : "les personnages lesbiens dans ces thrillers sont quasi exclusivement des lipsticks [des lesbiennes qui répondent aux codes sociaux de la féminité, ndlr], ce qui me pousse à penser que ces films se destinent en effet à un public principalement masculin et hétéro".

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Naomi Watts et Laura Harring dans Mulholland Drive (crédit photo : BAC Films)

Force est de constater que des thrillers lesbiens comme Mulholland Drive (2001) et Passion (2012) mettent en exergue des héroïnes à la féminité évidente. Mais pour Emilie Marolleau, le bousculement s'effectue ailleurs. "Dans I Care a Lot, on peut dire que le personnage de Rosamund Pike correspond aux normes de la féminité dans son apparence physique, reconnaît-elle. Mais dans son attitude, elle y est en totale opposition et se rapproche davantage des hommes sur la question du pouvoir". En d'autres termes, le sous-genre du thriller lesbien permet aux femmes représentées de s'extirper de caractéristiques psychologiques jugées "féminines" pour leur accoler des traits habituellement réservés aux hommes.

En reversant ainsi les codes de genre, le thriller lesbien peut creuser un fossé le séparant de son public. "L'archétype qui revient constamment, c'est celui de la femme assez froide, dure et égocentrée, souvent meurtrière et qui n'a aucun respect pour la vie des autres, détaille Marie. Même si ça peut être divertissant à regarder, c'est assez difficile de se voir dedans". Un autre aspect qui peut rebuter certaines spectatrices est l'omniprésence d'une figure masculine. "Pour qu'un film ait du budget encore aujourd'hui, il est rare de voir purement une histoire entre deux femmes, déplore Estelle. Dans les thrillers, il y a souvent une triangulation avec un personnage masculin". Des films comme Chloé ou Bound appuient ce constat.

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Amanda Seyfried et Julianne Moore dans Chloé (crédit photo : StudioCanal)

Entre male-gaze et crypto

En parallèle, certains films du genre jouent la carte de l'ambiguïté en optant pour un ton crypto-lesbien – autrement dit, il est possible d'y voir des personnages lesbiens sans que ceux-ci soient explicitement identifiés comme tels. Il existe une flopée d'exemples s'adonnant à cette pratique, comme L'Ombre d'Emily (2018) ou bien la série à succès Killing Eve. "Est-ce qu'il faut voir ça comme un thriller lesbien même s'il n'y a pas de relation assumée ? Je pense que oui, tranche Emilie Marolleau. Il n'y a qu'à voir les réactions sur les réseaux sociaux ou les fanvids [des montages vidéo faits par les fans, ndlr] qui rendent la relation plus explicite. Cela renvoie à des habitudes de lecture, de décodage, où très souvent les relations ont été en sous-texte. C'est comme ça que beaucoup de spectatrices ont interprété Thelma et Louise".

"Les œuvres crypto-lesbiennes fonctionnent souvent parce que les communautés sont habituées à récupérer les moindres miettes de sous-texte et à créer des ships prolifiques grâce à seulement quelques scènes ou lignes de dialogue", concède Camille. Au niveau de la réception de ces récits volontairement floues, les positions sont là encore différentes. "J'ai le sentiment que les thrillers crypto-lesbiens ne sont rien de plus que du queer-baiting", avance Estelle. Pour Camille, une nuance doit cependant être apportée : "Si la trame est finement écrite avec une connaissance des enjeux de la communauté, pourquoi pas. Mais je ne pense pas que cela puisse remplacer une véritable représentation pleinement assumée".

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Sandra Oh et Jodie Comer dans Killing Eve (crédit photo : BBC America)

Au bout du compte, le thriller lesbien contribue à faire évoluer comment les personnages féminins sont écrits et représentés, aussi bien sur le grand que le petit écran. Et selon Emilie Marolleau, c'est également un sous-genre féministe qui conduit à un certain empowerment et permet de faire grandement évoluer la représentation lesbienne. "À la fin de I Care a Lot, elle meurt mais elle ne se fait pas punir parce qu'elle est lesbienne mais parce qu'elle est profondément mauvaise, relève la chercheuse. Et c'est ça qui change par rapport à une partie du cinéma lesbien". Les bases étant posées, le thriller saphique n'a plus qu'à se perfectionner et aurait tout à gagner à davantage affirmer l'identité lesbienne de ses héroïnes.

Crédit photo : Netflix